Dimanche 21 juillet 2019
Vendredi 28 septembre 2012

L’influence des personnalismes chrétiens dans l’histoire des idées politiques au XXe siècle

Il y a quatre-vingts ans exactement, le 9 octobre 1932, paraissait à Paris le premier numéro de la revue Esprit. Dans l’esprit de son fondateur, Emmanuel Mounier, il s’agissait de doter d’une tribune le mouvement qu’il était en train de mettre sur pied, afin de diffuser les principes de ce qu’il appelait « la révolution personnaliste ». Grâce à un recentrage sur la spiritualité chrétienne, il voulait remettre au cœur de la société la personne et les relations interpersonnelles afin de combattre la dépersonnalisation généralisée du monde moderne et ses tares à ses yeux les plus morbides : l’individualisme, le capitalisme et le libéralisme. Ce mouvement allait avoir une grande influence sur la pensée politique dans la plupart des pays à forte majorité catholique, où des hommes tels que Karol Wojtyla, futur Jean-Paul ii, Vaclav Havel, Jacques Delors, ou plus récemment Herman Van Rompuy s’en feraient les continuateurs. Quel est cet héritage ?  Comment expliquer ce succès ?

Des philosophies mettant au centre de ses préoccupation la « personne » se développent dès le XVIIIe siècle en réaction contre le déterminisme et le réductionnisme imposés par une modernité philosophique qui intègre l’homme dans le phénomène naturel au point de l’y perdre et surtout, d’oublier son caractère spirituel distinctif ; le processus est évidemment poussé à l’extrême avec Hegel puis Darwin, pères fondateurs d’un mouvement accusé d’enfouir l’identité de l’homme dans les collectivités. Ce refus fondateur trouve un écho retentissant pendant la grande crise de 1929, crise qui se répercute dans les domaines de la culture et du politique. Les propositions de redressement, de changement prolifèrent. Toutes s’inscrivent dans une critique radicale du monde tel qu’il est, c’est-à-dire d’une société bourgeoise perçue à la fois, paradoxalement, comme niveleuse et inégalitaire. Le personnalisme apparaît alors d’abord comme un non-conformisme et trouve une audience inédite pour ceux et celles qui tentent de définir un programme à distance à la fois de l’anonymat de la masse et de la solitude de l’individu.

Pour y parvenir, les personnalismes chrétiens forgent une doctrine qui se situe au carrefour de plusieurs philosophies ; en France, celles de Jacques Maritain, Jacques Chevalier et Emmanuel Mounier auront une influence déterminante avec, cependant, des inflexions propres, notamment en ce qui concerne la méfiance à l’égard des partis confessionnels et de l’État. Le fait que Mounier tente de poursuivre la parution d’Esprit après la défaite de 1940 est symptomatique d’une certaine distanciation à l’égard du contexte et du temporel. Ce qui ne l’empêche pas de réfléchir à la formule la plus adéquate du vivre ensemble, et d’énoncer trois directions programmatiques qui feront florès. La première repose sur une organisation sociale basée sur des institutions communautaires impliquant une société pluraliste et permettant aux citoyens de s’épanouir au sein d’« organismes intermédiaires » ; la deuxième promeut une économie au service des personnes, héritière de l’enseignement social des papes ; la troisième, enfin, veut mettre en place un internationationalisme personnaliste visant au bien commun universel.

L’ascendant personnaliste est très marqué dans les branches de la politique, mais aussi de l’éthique, du droit, de l’économie et de l’écologie. Cette arborescence personnaliste s’explique par le choix d’abandonner la perspective partisane immédiate pour se tourner vers des formes infrapolitiques d’engagement ou vers des formes d’engagement intellectuel dissociées des cadres partisans. En effet, le personnalisme ne trouve pas sa validation dans une institution, politique ou ecclésiale, ou dans une fidélité à un chef, mais dans une revendication de filiation au sein d’une pensée qui se veut accueillante. Cette ouverture explique le pluralisme du personnalisme, sa capacité à intégrer à la fois l’innovation et la contestation. Nourris des textes se revendiquant du personnalisme, des hommes et des femmes ont su y trouver non pas une école, au sens classique du terme, mais une philosophie diffuse de l’engagement qui leur permettait de sortir du matérialisme marxiste ou de pensées idéalistes jugées trop abstraites.

Cette éthique personnaliste est sans doute l’aspect de l’œuvre des Jacques Maritain, Emmanuel Mounier, Paul-Louis Landsberg, Nicolas Berdiaeff et Denis de Rougemont – car il s’agit bien d’une œuvre collective – qui a trouvé le plus grand nombre d’adeptes et a été la plus continuée – que l’on pense seulement à Jean Lacroix, Maurice Nedoncelle, Georges Bastide, Tadeuz Mazowiecki, Georgio La Piara, Emmanuel Levinas, Martin Buber, Paul Ricœur ou encore Karol Wojtyla, futur Jean-Paul II. On ne saurait trop insister sur l’influence durable de la vision de l’homme et de la société élaborés par Mounier et ses thuriféraires sur l’histoire de l’Europe au xxe siècle. Nous l’avons dit, cet héritage fut également assumé par nombre d’hommes politiques démocrates-chrétiens aux parcours les plus divers, comme Vaclav Havel, Jacques Delors, ou plus récemment Herman Van Rompuy, qui déclarait :

« (…) En donnant trop d’importance à l’autorité, l’on risque de créer la situation où les hommes vivent encore plus pour eux-mêmes et reportent sur les autres, et in fine sur l’État, le souci du prochain. Si cette préoccupation n’est plus un devoir personnel et de la société, mais devient un devoir exclusif de l’État, nous versons tout bonnement dans l’État-providence, lui qui non seulement répartissait largement la prospérité, mais qui accaparait en outre toutes les responsabilités. C’est ainsi que la politique moderne s’est retrouvée prisonnière d’une fausse image du citoyen, l’image de quelqu’un qui doit être flatté et à qui il ne faut plus rappeler les devoirs qui sont assortis aux droits. Le personnalisme attache notamment beaucoup d’importance à la famille et à cette société civile. Tout d’abord parce que c’est au sein des auto-organisations que l’homme devient une ‘personne’ ». (« Du personnalisme à l’action politique », Grandes conférences catholiques, décembre 2009).

Étant donné la malléabilité, voire l’élasticité du personnalisme, il est évidemment délicat de distinguer les filiations et les aires géographiques et procéder à des classifications. À l’échelle mondiale, deux tendances  se démarquent essentiellement : le personnalisme américain initié par Borden Parker Bowne et l’école française de Jacques Maritain et Emmanuel Mounier.

Le mouvement a également donné naissance à des œuvres littéraires, artistiques et de critique, illustrées par des écrivains tels que Luc Estang en France, Miguel de Unamuno et Pedro Salinas en Espagne, Léopold Sedar Senghor au Sénégal et Franz Weyergans en Belgique, pour n’en citer que quelques uns. Les œuvres dites personnalistes veulent changer le monde par en-dedans, pas seulement en dénoncer les turpitudes. Et c’est bien là la force des courants qui intègrent recherche spirituelle et implication dans la cité. Le rejet du système parlementaire et du système des partis, l’insoumission à toute autorité institutionnelle qui accompagnent une prise de position résolument engagée font apparaître cependant une difficulté presque aporétique : comment traduire au quotidien des idéaux collectifs sans succomber aux abstractions, aux réifications et aux rationalisations de la vie moderne ? Comment incarner la spiritualité la plus haute dans le turf le plus élémentaire de la destinée humaine ? Dans le domaine de la politique comme dans celui des arts, les personnalistes tenteront de définir une façon d’être au monde qui fasse la part pleine à l’incarnation tout en sauvegardant la nécessaire ouverture aux questions spirituelles.

On l’aura compris, multiformes, les pensées personnalistes sont éminemment récupérables. D’autant que, dans beaucoup de cas, elles sont énoncées pour servir d’agrément une « image de soi » positive, le discours visant alors à donner des garanties morales sur des pratiques qui n’ont pas vocation à un avoir. On pense ainsi à certains industriels ou hommes politiques qui parent leurs procédés paternalistes ou capitalistes d’un « supplément d’âme » grâce au personnalisme. Certes, tous les courants et mouvements philosophiques et idéologiques sont passibles d’être dilués et travestis de la sorte. Mais le personnalisme, évitant de donner des solutions précises et pratiques sur le fonctionnement social et économique (économie planifiée ou libéralisme par exemple) du monde, est particulièrement exposé aux travestissements et aux récupérations. Sa volonté d’être une philosophie totale lui fait évidemment perdre en cohérence et surtout en lignes directrices. Il se noie dans l’idéologie, tout en la dénonçant.

Afin de mieux comprendre les filiations des personnalismes chrétiens, Contextes. Revue de sociologie de la littérature sort un numéro spécial intitulé L’engagement créateur. Ecritures et langages des personnalismes chrétiens au xxe siècle. Les chercheurs rassemblés dans ce numéro cherchent à comprendre quels ont été les apports du personnalisme à la construction d’une nouvelle littérature, d’un nouveau cinéma, d’un nouveau théâtre, d’une nouvelle critique d’art, d’une nouvelle esthétique. Ils identifient quelques-uns de ses principaux passeurs, créateurs et animateurs. Enfin, il s’agit dans ce numéro spécial de démêler l’enchevêtrement des irrigations sans héritage et des inspirations sans revendications. Ce faisant, il sera possible de voir un peu plus clair dans le désordre d’un mouvement qui a occupé, au xxe siècle, une position enviable, mais instable, saluant des œuvres littéraires qui accomplissaient d’autant mieux ses desseins d’universalité qu’elles lui échappaient.

L’intégralité du numéro est accessible en ligne gratuitement à l’adresse :

http://contextes.revues.org/5429

Frédéric Gugelot (Université de Reims et EHESS, Paris)

Cécile Vanderpelen-Diagre (ULB)

Jean-Philippe Warren (Université Concordia, Montréal)

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