Les catholiques belges et le Rwanda : l’histoire revisitée

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Lundi 18 Mars 2013

L’historien Léon Saur vient de défendre à l’Université de Paris I une thèse de doctorat monumentale, fruit de quinze années de recherche, intitulée Catholiques belges et Rwanda : 1950-1964. Les pièges de l’évidence. Cet exercice magistral de critique historique, de près de 2300 pages, fera date, sans aucun doute, concernant le Rwanda à l’ère coloniale. Il relève d’un défi vertigineux dans le chef de l’auteur : avoir décidé de tout remettre à plat, de ne se satisfaire d’aucune idée reçue, et de proposer une lecture toute nouvelle de l’histoire du Rwanda à la veille de l’Indépendance, après l’avoir patiemment déconstruite.

Cette thèse renouvelle ainsi avec bonheur, au gré d’une reconstitution minutieuse, l’historiographie de la politique coloniale de la Belgique, celle de l’histoire du Rwanda à la fin des années ‘50, celle de ce qui fut appelé la Révolution sociale chrétienne (un concept pensé à Rome puis développé sur le terrain africain avec des accents prophétiques et providentiels) et celle des rapports entre le monde catholique belge — plus divisé qu’il n’y paraissait jusqu’ici — et le Rwanda. A maints égards, bien que l’historien n’aime pas ce type de considération, plusieurs dossiers sont ici étudiés avec un tel luxe de détails et de telles qualités dans l’observation qu’on peut les considérer comme presque définitivement clos. On en apprend dès lors beaucoup, tant sur le Rwanda que sur la Belgique, dont l’histoire du pilier chrétien à la veille de Vatican II est ainsi pleinement revisitée — récit d’autant plus captivant que ses émules locaux adaptèrent au Rwanda les structures et l’idéologie du mouvement ouvrier chrétien belge.

Bien qu’il ait été, en raison de ses responsabilités importantes au Parti social chrétien et à l’Internationale démocrate chrétienne, un observateur attentif des tragiques événements rwandais de 1990-1994 puis du génocide des tutsis — bouleversé par ce qu’il vécut, comme par le manque de lucidité dont ses amis politiques firent alors preuve —, Léon Saur a pourtant, dans sa démonstration, eu le souci permanent et scrupuleux de ne pas céder au parti pris. Il y réussit magistralement. Il s’est refusé aussi, dans une belle réflexion sur le sens du métier de l’historien, à procéder à une lecture rétrospective de l’histoire : sa thèse est une clé de lecture de ce qu’il se passe au Rwanda après 1960, mais elle ne l’explique pas à elle seule, comme elle n’est qu’une clé de lecture parmi d’autres du génocide de 1994. Léon Saur montre ainsi fort bien que la chaîne de causalité n’est pas linéaire, au risque sinon de se penser dans le fantasme du complot permanent.

Il montre à profusion combien des idéologies rwandaises antagonistes ont été construites, surtout au cours des années cinquante, chacune légitimant d’abord le pouvoir royal puis la révolution sociale, dévoyant l’histoire du pays, monétarisant les relations entre individus — conséquence de l’abolition du clientélisme pastoral —, reconstruisant et ethnicisant les rapports sociaux traditionnels, parce que l’affirmation de l’unité ethnique des Rwandais était devenue politiquement irrecevable. La plupart des administrateurs territoriaux, des universitaires et surtout des missionnaires y ont concouru, pour certains avec une stratégie manifeste de polarisation, l’année 1956 constituant un tournant du point de vue de la mobilisation politique du clivage ethnique. Et l’on sait que les anthropologues qui ont décrié la taxonomie raciale artificielle — laquelle s’était plu à ethniciser les rapports complexes qu’entretenaient hutus, tutsis et twa — sont venus trop tard et ont souvent crié dans le désert.

Le paradoxe rwandais fait que tant les discours colonialiste qu’anticolonialiste, avec des motifs opposés mais avec le même résultat, ont tous deux conduit au détournement de sens qui a été opéré, et qui a vu non seulement la fabrication d’une question sociale, mais aussi la création ab nihilo d’une grille de lecture ethno-raciale plaquée sur cette réalité nouvelle, conjuguée à l’usage de marqueurs ethno-sociaux. Léon Saur conclut à la prédisposition à la lecture ethno-raciale d’une Belgique alors tiraillée par la question linguistique et l’émergence des nationalismes flamand et wallon, une Belgique dont le mouvement ouvrier chrétien en plein essor après la guerre, pétri à la fois d’action sociale et d’anticommunisme, forma et façonna les cadres qui prirent le pouvoir au Rwanda — projetant le clivage belge sur la réalité sociale rwandaise et menant à l’identification des tutsis à la bourgeoisie libérale ou progressiste laïque, en opposition à des hutus assimilés au monde ouvrier et paysan chrétien.

La fin de la guerre scolaire en Belgique et des déchirements violents qu’elle suscita, qui se conclut par le Pacte de 1958 — coulé en force de loi en 1959 —, figea en effet définitivement une société belge fondée sur la pilarisation, où le pilier catholique dominant dut composer avec la sécularisation de la société et la présence du pilier laïque, lequel avait certes perdu la bataille de l’enseignement, mais entamait en revanche sa structuration comme mouvement social. De sorte que ce que le monde catholique n’avait pu susciter en métropole, il chercha à le préserver à tout prix au Rwanda — le monde laïque avait en effet depuis longtemps abandonné les colonies au catholiques —, aspirant à y réaliser son rêve de société chrétienne parfaite inachevé en Belgique.

Léon Saur décrit tout ce processus sur fond d’une dégradation progressive des rapports entre la monarchie locale d’une part, et d’autre part une administration coloniale demeurée un bastion catholique, ainsi qu’une Eglise rwandaise encore très centralisée et très coloniale, quoique bientôt très partagée. Sur fond aussi d’un contrôle volontariste du ressentiment social des couches sociales paysannes déclassées à la suite des réformes agraires, afin d’éviter une révolte populaire et une lecture classiste des rapports sociaux. La racialisation de la question sociale en a constitué le corolaire, et a servi à saper dans l’oeuf l’éclosion d’un nationalisme rwandais. Elle a servi aussi à justifier la révolution sociale chrétienne menée afin de se débarrasser de ce que l’on qualifiait de féodalité tutsi, une révolution conservatrice au plan moral, mais qui se voulait sociale et populaire et entendait s’opposer à un double colonialisme : celui de l’intérieur — l’aristocratie tutsi, considérée comme exogène — et celui de l’extérieur — les colons.

Tout cela dans un contexte où la Belgique était souvent absente, toute occupée à gérer le très difficile dossier du Congo, dans un contexte aussi où la séparation des pouvoirs, au Rwanda colonial, était un vue de l’esprit, et où l’administration territoriale belge protégea très manifestement les promoteurs des violences préméditées de 1959-1960, principalement commises à l’égard des tutsis. Ce qui permit la montée en puissance du parti Parmehutu du futur président Kayibanda, de son exclusivisme racial et de son usage de la violence — comme de l’épuration ethnique des cadres coutumiers et de la tentation de séparer les populations. Cette politique signifia l’inversion du rapport de forces que le Rwanda avait connu depuis le début de la colonisation, la fin des relations entre la tutelle belge et la classe dirigeante rwandaise traditionnelle puis l’élimination de celle-ci au profit du projet développé par et avec Grégoire Kayibanda, et enfin autorisa avec l’aval de Bruxelles le coup d’Etat de Gitarama de janvier 1961, un an avant l’Indépendance.

Léon Saur livre ainsi le récit d’une triple et sinistre fabrication : la fabrication d’une race, la fabrication d’un ennemi, et enfin la fabrication d’une menace subversive. Malgré la force du propos, cet ouvrage de grande ampleur refuse toujours, avec constance, les réductions simplificatrices, privilégie la complexité, la nuance, la mise en évidence des paradoxes, la prudence dans la démonstration et l’élucidation — ne confortant jamais les mythes historiographiques. Surtout, il laisse le lecteur avec une interrogation qui demeure non élucidée : comment le monde démocrate-chrétien a-t-il pu, en 1959-1963 — comme il le fera en 1990-1994 —, non seulement faire preuve d’un tel aveuglement, et couvrir sans trop ciller la progressive radicalisation raciale et ensuite les terribles violences raciales commises par ses protégés rwandais, qu’il avait formés puis conduits au pouvoir ? Mais comment a-t-il pu aussi propager le même exclusivisme hutu et le même procès d’intention à l’égard des tutsis, après avoir construit cette ségrégation artificielle en même temps qu’il professait émancipation sociale, démocratie et anticolonialisme ? La réponse à cette question demeure ouverte, mais la thèse de Léon Saur offre la plupart des clés qui permettent de la cerner.

Jean-Philippe Schreiber (ULB).

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