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La formation des enseignants de religion islamique dans l’enseignement officiel en Communauté française de Belgique

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Le Centre interdisciplinaire d’étude de religions et de la laïcité de l’Université libre  de Bruxelles a, à la demande de la Fondation Roi Baudouin, réalisé un rapport relatif à la formation des enseignants de religion islamique dans l’enseignement officiel en Communauté française. L’objectif était d’avoir une photographie aussi précise que possible de la formation des enseignants de religion musulmane, et d’actualiser les données recueillies voici plus de vingt ans par Felice Dassetto et Albert Bastenier dans Enseignants et enseignement de l’Islam au sein de l’école officielle en Belgique (Louvain-la-Neuve, 1987).

Cette étude, dans une première partie, rappelle la situation de l’enseignement de la religion islamique en Communauté française, dans le contexte de la reconnaissance du culte musulman par les pouvoirs publics. Une deuxième partie expose les résultats de l’enquête réalisée, tant en ce qui concerne le profil sociologique des enseignants, leur origine, leur parcours de formation et leurs titres et diplômes — et ce en regard des décrets de la Communauté française relatifs aux titres requis qui conditionnent l’accès à l’exercice  de ce métier. Une troisième partie aborde les questions pédagogiques et un dernier chapitre tente une brève comparaison avec les régimes existants en la matière en Communauté flamande et aux Pays-Bas. Nous en offrons ici une courte synthèse.

 

Etat de la question

L’Exécutif des Musulmans de Belgique propose à la désignation et à la nomination les professeurs et maîtres de religion musulmane ; le Ministère de l’Education se charge quant à lui de leur nomination définitive pour l’enseignement organisé ; pour le subventionné, il s’agit des différents pouvoirs organisateurs. Un arrêté de 1999 dresse la liste de leurs titres requis. Le décret du 27 mars 2002 (modifié en 2004 et en 2005) définit les cas de dérogation aux conditions statutaires. Depuis 2004, trois inspecteurs des cours de religion islamique travaillent à la régularisation des enseignants en possession des titres requis ou entrant dans le cadre des conditions de dérogation.

Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, on constate une professionnalisation progressive du statut des enseignants de religion islamique. Celui-ci s’est vu consolidé par la généralisation de l’octroi de la nationalité belge, par la définition de critères de nomination, et par la désignation d’inspecteurs habilités à les appliquer. Les enseignants de religion islamique constituent désormais une population relativement variée, tant en ce qui concerne la répartition par sexe, en constante évolution, que celle des origines géographiques et des parcours de formation. Aujourd’hui, pour une majorité d’entre eux, ces parcours se déploient au moins partiellement en Belgique.

Une proportion encore relativement importante d’enseignants ne possède pas le titre requis qui conditionne l’accès à la nomination définitive. Les maîtres et professeurs d’origine turque ont été les plus touchés par l’application de la condition linguistique requise. Ils demeurent toutefois surdiplômés par rapport à leurs collègues de langue maternelle arabe, même si cette tendance tend à s’atténuer avec une certaine diversification des formations. Cette diversité, nettement remarquable à l’examen des domaines d’études, démontre l’existence d’une catégorie d’individus entrés en fonction dans l’enseignement alors qu’ils avaient d’autres plans de carrière. L’islamologie et les sciences religieuses ne représentent qu’une faible proportion des diplômes universitaires.

De très nombreux enseignants font preuve d’une grande conscience du rôle de médiateur souvent attendu de leur part, un rôle qui dépasse largement le cadre de l’école. Les enseignants de religion islamique expriment une réelle demande en termes de formation, notamment continuée. Ils font aujourd’hui face au vieillissement de leur population. Trente-six enseignants sur 343 recensés pour les besoins de l’enquête seront pensionnés avant 2011. Il faut également s’attendre à une pénurie relative lors des départs progressifs à la retraite d’un nombre important d’enseignants entrés en fonction entre 1984 et 1989.

Aujourd’hui se déploie une catégorie d’enseignants, certes toujours minoritaire, nés et formés en Belgique. Si les parcours de formation manifestent encore une certaine hétérogénéité (et parfois une certaine inadaptation), les maîtres et professeurs de religion islamique en Communauté française ne constituent plus cette population « importée » et sans lien avec la réalité belge décrite par Felice Dassetto et Albert Bastenier dans les années quatre-vingt.

 

Méthodologie de l’enquête

Pour les besoins de l’enquête, 343 dossiers de maîtres et professeurs de religion islamique (tous réseaux et filières confondus) ont été analysés ; ont été retenues, surtout, les données relatives aux formations initiale et continuée des enseignants. Nous avons également envoyé 343 questionnaires par voie postale et mené vingt entretiens. Le nombre total d’enseignants en activité se situe aux alentours de 480 : selon l’Exécutif des Musulmans de Belgique, il y aurait entre 481 et 489 enseignants de religion musulmane exerçant en Communauté française ; selon les services statistiques de la Communauté française, ils sont 468.

En ce qui concerne le nombre d’élèves suivant le cours de religion islamique dans l’enseignement primaire ordinaire en Communauté française, ils étaient 18 058 à la date du 30 septembre 2005. S’y ajoutent 1165 élèves dans l’enseignement primaire spécialisé et 642 dans le secondaire spécialisé (tous réseaux confondus). 16 882 élèves sont inscrits au cours de religion islamique dans l’enseignement secondaire ordinaire. Le nombre d’élèves suivant le cours de religion islamique dans l’enseignement officiel en Communauté française s’élève donc à 36 747.

 

Résultats

Bien qu’aujourd’hui belges à 95%, les enseignants de religion islamique en fonction dans l’enseignement officiel en Communauté française sont issus d’une grande variété de pays d’origine. Trois Etats sont toutefois surreprésentés comme lieux de naissance des enseignants : il s’agit du Maroc (51,9%), de la Tunisie (15,2%) et de la Turquie (14,3%). Sur 343 enseignants, seuls 18,6% sont des femmes.

35,3% des enseignants sont nés avant le 1er janvier 1956. Ceux-ci ont aujourd’hui dépassé la cinquantaine, attestant du vieillissement de la population enseignante. Les enseignants nés après le 1er janvier 1971, âgés de trente-cinq ans au plus à l’heure actuelle, ne représentent que 10,5% du total. En revanche, parmi ces moins de 35 ans, 41,7% sont nés en Belgique (alors que les natifs de Belgique ne font que 8,2% du total). Toujours parmi les moins de 35 ans, un tiers sont des femmes.

Sur les 343 cas examinés, nous avons relevé 8 titres de docteur, 119 licences (34,7%), 15 titres d’ingénieur (4,4%), 13 diplômes de candidature (3,8%), et 48 diplômes de graduat (14%). 39 certificats de l’enseignement secondaire inférieur (CESS) parmi les 343 titres et diplômes donnent une indication de la proportion d’enseignants de religion musulmane ayant terminé leurs études secondaires en Belgique. Les enseignants de religion islamique ayant effectué l’intégralité de leur cursus à l’étranger sont désormais minoritaires : en effet, 227 enseignants ont effectué au moins une partie de leur formation en Belgique, soit 66,2%.

Les hommes demeurent surdiplômés par rapport à leurs collègues féminins, avec presque 37% de licenciés contre 25%. Ces licences universitaires couvrent une grande variété de domaines d’études, la théologie étant la plus représentée, avec 34 diplômes, soit 28,6% des licences et 9,9% du total des diplômes. Les diplômes de théologie sont majoritairement détenus par les professeurs de religion islamique d’origine turque ayant effectué la plus grande partie de leur formation en Turquie.

 

Prospectives

Même si l’on peut considérer de manière positive la variété des formations initiales des enseignants de religion islamique, telle qu’elle ressort de cette étude, elle pose la question des formations relatives à la religion et la culture musulmanes. En effet, en ce qui concerne les enseignants titulaires d’un diplôme universitaire, le rapport constate qu’il y a très peu de diplômés en Islamologie ou en Sciences religieuses en général. Ce qui rejoint donc le débat sur la mise en place, en Communauté française, d’une formation initiale systématisée de niveau universitaire ou supérieur pour les enseignants de religion islamique, avec des titres reconnus. La question a d’autant plus d’acuité qu’il s’agit de faire face au vieillissement notable des effectifs actuels. On ne peut toutefois isoler cette perspective de la formation générale des professeurs et maîtres de religion, et c’est sans doute dans un cadre plus général que la réflexion doit être menée à ce sujet. Elle rejoint celle qui concerne la formation continuée qui, en matière de contenu, doit répondre aux mêmes principes que la formation initiale. Un inventaire de ce que les Universités, établissements d’enseignement supérieur et organisations d’éducation permanente offrent en la matière s’avère un préalable nécessaire à toute initiative.

Il apparaît également important que les candidats enseignants disposent de manière plus systématique de l’agrégation de l’enseignement secondaire supérieur : la carence en formation pédagogique apparaît en effet de manière plus manifeste parmi les enseignants du secondaire supérieur que chez les autres. En ce qui concerne les enseignants titulaires d’un diplôme non universitaire, il est sans doute nécessaire qu’au sein des Ecoles normales de la Communauté française, la formation des instituteurs et régents puisse comprendre une filière où la religion musulmane est associée à une autre matière, à l’instar du bachelor en vigueur en Flandre et exposé dans le rapport.

 

Emilie Brébant et Jean-Philippe Schreiber (CIERL-ULB).

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