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L’idéologie du genre, une croisade opportune ?

Ce dimanche 2 octobre, le pape François a réanimé la polémique autour de « l’idéologie du genre » dans l’avion qui le ramenait d’un voyage à Cracovie. Comme il l’avait déjà fait à diverses occasions, il a pris position pour affirmer que ladite théorie était une « colonisation idéologique » dangereuse pour l’ordre naturel puisqu’elle est propagée dans les manuels scolaires. Elle ferait des enfants des cobayes et leur apprendrait que la sexualité, l’orientation sexuelle et le sexe biologique sont des choix posés par les individus, et non des déterminants donnés par la nature et voulus par Dieu.

Cette déclaration est évidemment très opportune puisque le collectif Manif pour Tous organise une nouvelle manifestation qui se déroulera à Paris le 16 octobre : « Tous dans la rue pour la famille ».  Sans surprise, la blogosphère catholique a accueilli les paroles du pape avec enthousiasme. Il n’est toutefois pas certain que tous les catholiques partagent cette ferveur.

Les premières polémiques sur le genre sont nées en France en 2011. Elles ont été déclenchées en réaction aux nouveaux manuels de Sciences de la vie et de la terre. Des parents et éducateurs catholiques exprimèrent leur inquiétude, craignant de voir enseigner le genre à l’école. Le débat explosa réellement en 2012 à la suite de la loi Taubira ouvrant le mariage aux unions de même sexe. La mobilisation massive contre cette loi intégra alors une lutte contre « l’idéologie du genre ».

Les opposants ne refusaient pas seulement le droit de se marier ou de devenir parents aux couples homosexuels, mais dénonçaient aussi ce qu’ils appelèrent l’« idéologie » ou la « théorie du gender ». Selon eux, cette « idéologie/théorie », qui nierait l’altérité sexuelle et refuserait de penser les relations entre hommes et femmes sur le mode de la complémentarité, constituerait une dangereuse menace pour l’humanité. Il est intéressant de constater que la cause « anti-genre » agrégeait dès ce moment des groupes issus du catholicisme conservateur qui recrutait dans les associations de parents catholiques (les VigiGender), la Fondation Lejeune et Alliance française, Civitas, le Salon beige, notamment, mais aussi dans des familles de pensées éloignées de l’Église.

C’est pourtant bien l’Église catholique qui est à la manœuvre dans la création et la promotion de cette mobilisation qui, il faut bien s’en rendre compte, a une dimension internationale. L’entreprise est née lors de la Conférence internationale du Caire sur la population et le développement organisée par les Nations unies en septembre 1994. Des ecclésiastiques s’alarmèrent contre les projets de légalisation du « droit des femmes » qui y étaient discutés. Ils y virent un grave danger pour l’ordre moral, le droit de la famille et le droit dit « naturel ». Allié à certains représentants de l’islam, le pape parvint à imprimer certaines réserves dans le texte du Plan d’action.

Quelques mois plus tard, la Quatrième conférence mondiale sur les Femmes tenue à Pékin sous l’égide de l’ONU fut l’occasion de débats sémantiques vigoureux pour déterminer s’il convenait de privilégier le terme « équité » à celui d’ « égalité » pour qualifier les droits dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’économie et du politique. Ces événements sont fondateurs d’une nouvelle rhétorique ainsi que d’une rénovation de sa stratégie de la part du Saint-Siège en ce qui concerne l’égalité homme/femme, question qui, désormais, est abordée sous les termes d’un complot international orchestré par les Nations unies.

Au regard de la masse de publications produites par l’Église catholique sur le sujet, on peut réellement parler d’une « croisade » anti-genre dans laquelle s’engagent les communautés locales comme les plus hautes instances de la hiérarchie vaticane. Comme en témoigne le Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques élaboré par le Conseil pontifical de la Famille en étroite collaboration avec la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (2003) et traduit dans presque toutes les langues, le genre constitue en effet un sujet de croissante préoccupation pour les autorités de l’Église, qui veulent s’opposer avec urgence aux progrès des études de genre, des combats féministes et des luttes homosexuelles. La quête d’égalité entre les sexes repose sur l’idée que leurs différences sont pour l’essentiel culturelles. Cela revient à faire une dissociation entre la culture et la nature et, donc, à remettre en question l’ordre naturel.

Ce dernier concept, parfois appelé « loi naturelle », centrale chez saint Thomas d’Aquin, est fondamental pour nombre de catholiques, pour qui ce qui a été donné par Dieu ne peut être ni défait, ni transformé, ni renié. L’humain qui cherche à se « réinventer » se pare des attributs du démiurge. Cette attitude est dangereuse parce qu’elle est assimilée à l’individualisme, idéologie et valeur particulièrement condamnée. Dans ce sens, remettre en cause les différences hommes/femmes et l’idée de leur « complémentarité » revient à faire peser sur toute communauté humaine (à commencer par la famille) une menace de dislocation.

On l’aura compris, l’idéologie/théorie du genre est fort éloignée des gender studies. Le « genre », ou « gender » en anglais, est un concept utilisé en sciences sociales pour désigner les différences non biologiques entre les hommes et les femmes. Les « études de genre » s’intéressent aux inégalités entre femmes et hommes en interrogeant les facteurs sociaux, économiques, culturels et politiques plutôt que biologiques. Les questions de méthode en sciences humaines n’entrent évidemment pas dans les préoccupations des anti-genre.

Ceux-là sont alertés par les profonds bouleversements que connaissent les normes en matière d’organisation et de droit de la famille. Leur inquiétude s’ancre dans un sentiment de peur à l’égard du lendemain. Cette peur se combine à la crise économique. Face aux méfaits du chômage et de la pauvreté, la famille est une valeur refuge, l’une des dernières institutions où l’on espère voir agir la solidarité. La force des leaders anti-genre est évidemment de parvenir à canaliser ces angoisses. L’efficacité de leur rhétorique tient également à une habile utilisation des médias grâce à des phrases-chocs et une iconographie simple, moderne, « sympa » (les pictogrammes roses et bleus) qui a facilement pu faire le tour du monde.

Le pape et une grande partie de l’Église misent sur le pouvoir agrégateur de la mobilisation « anti-genre ». Ils espèrent ainsi renforcer « la » communauté catholique. C’est oublier qu’il n’existe pas de communauté catholique. Les catholiques, s’ils partagent une foi commune, n’en demeurent pas moins pluriels. Tous ne cautionnent ni le discours du pape ni celui des « anti-genre ». Non seulement certains membres du clergé se sont-ils désolidarisés des mobilisations, mais des catégories sociales, politiques, professionnelles et sexuelles ainsi que des groupes partageant des sensibilités religieuses spécifiques se sont montrés très critiques.

Expriment leur malaise, les homosexuels, les théologiennes et les féministes catholiques, évidemment, mais également les femmes, de plus en plus mal à l’aise face à l’éloignement de l’autel qu’on leur impose et ce d’autant plus qu’elles sont les plus actives dans la vie pastorale et associative. Le pape sait vraisemblablement bien que ces « silencieux » de l’Église désapprouvent ses prises de position les plus caricaturales. Dans ses dernières confidences, tout en condamnant la « théorie du genre », il rappelle que les chrétiens doivent « accompagner » les déviants sexuels. Reste à savoir si cette manière de ménager la chèvre et le chou sera suffisante pour convaincre les croyants qui ne se reconnaissent pas dans un discours simpliste faisant le jeu des plus extrémistes.

Cécile Vanderpelen-Diagre (ULB).

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