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A la mémoire de Régine Azria : La Jewish Community Study of New York

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Régine Azria, membre du Comité éditorial d'ORELA, vient de nous quitter, frappée par la maladie. Spécialiste reconnue en sociologie du judaïsme, Régine Azria a été une figure majeure des sciences sociales des religions en France durant ces trois dernières décennies, co-dirigeant notamment avec Danièle Hervieu-Léger le Dictionnaire des faits religieux (Paris, 2010), et assurant pendant de longues années la fonction de rédactrice en chef adjointe des Archives de Sciences Sociales des Religions (ASSR). La prochaine livraison des ASSR évoquera sa personnalité et une soirée sera consacrée à son œuvre, le jeudi 23 mars 2017, à 17h30, à la salle M. et D. Lombard, au 96 bd. Raspail à 75006 Paris. Nous avons pour notre part souhaité honorer sa mémoire en republiant une contribution qu'elle avait consacrée, pour ORELA, le 10 juillet 2012, à la Jewish Community Study of New York.

On se plait à rappeler que New York, ce n'est pas les États-Unis. De même, les juifs new yorkais ne sauraient prétendre représenter l'ensemble du judaïsme américain. Cela étant, avec plus d'un million et demi de personnes (soit près d'1/3 de l'ensemble de la population juive étatsunienne) réparties dans ses huit districts — Bronx, Brooklyn, Manhattan, Queens, Staten Island, Nassau, Suffolk, Westchester —, New York rassemble la plus grande concentration juive de diaspora.

À ce titre, les résultats de la Jewish Community Study of New York: 2011 conduite par Steven Cohen et Jacob B. Ukeles méritent l'attention. Non seulement parce qu'il s'agit de l'étude la plus vaste menée à ce jour (près de 6 000 personnes interviewées) mais aussi parce qu'elle révèle des retournements de tendances par rapport à l'enquête précédente de 2002 et signale des points de ruptures qui mettent à mal certaines des certitudes concernant le judaïsme américain. C'est essentiellement de ces derniers aspects de l'enquête qu'il sera question ici.

Fort d'un effectif à peu de chose près équivalent à la population juive d'Israël, le judaïsme américain apparaît comme l'exemple type de la success story. Ce qui lui confère un statut d'exceptionnalité à tous égards. Réussite incontestable et incontestée de l'intégration individuelle et collective de ces immigrés venus par vagues successives ; réussite avérée quant à l'ascension sociale et au décollage économique ; réussite tout aussi exemplaire quant à leur capacité de participer à et de s'illustrer dans le monde de la politique, des affaires, de la haute finance et d'y exercer une certaine influence ; réussite éclatante enfin quant à leur contribution aux avancées scientifiques, à la créativité intellectuelle et au rayonnement culturel de l'Amérique.

Qui plus est, certaines analyses donnent à penser que cette success story ne s'est pas écrite aux dépens de l'identité, de la culture ou de la solidarité juives. Non seulement les valeurs traditionnelles et la pratique religieuse ont été préservées mais, solidement ancrées dans les mentalités et les institutions communautaires, elles ont su, sur le long terme, se renouveler et s'adapter aux conditions du Nouveau Monde, et ce grâce au dynamisme et à l'audace d'un leadership décomplexé.

De telle sorte qu'il semblait acquis, au vu de ces travaux, que le judaïsme étasunien devait d'avoir su éviter la dilution, l'érosion du sentiment identitaire et, par voie de conséquence, la désertion massive de ses troupes, à la force de ses institutions communautaires, à l'efficacité d'un dispositif d'encadrement réactif adapté à des publics divers de toutes conditions sociales, culturelles, économiques, jeunes et moins jeunes, laïques et pratiquants, citadins et habitants des suburbs. Le souci d'objectivité oblige néanmoins à rappeler le rôle du contexte dans cette success story, à savoir, le pluralisme assumé de la société américaine, laquelle ne se contente pas de tolérer en son sein les particularismes ethniques, nationaux, culturels, religieux les plus divers, mais n'hésite pas à les encourager, voire à en intégrer les éléments les plus dynamiques à sa propre culture.

Au fil des publications, monographies ou travaux plus généralistes, on a pu voir cependant que les avis divergent quant au bilan à dresser des évolutions des dernières décennies. Les sociologues qui se sont intéressés à la question et qui ont enquêté émettent des diagnostics contrastés et se partagent pour l'essentiel entre tenants de la thèse de la « perte par assimilation », tandis que d'autres privilégient la thèse de la « transformation ». Tous ont à la fois tort et raison. Le recul aidant, les innombrables enquêtes qualitatives et quantitatives qui se sont succédées depuis l'étude pionnière de Nathan GlazerAmerican Judaism, parue à Chicago en 1957 ont le mérite de montrer, et c'est là probablement une des leçons à tirer de ces travaux, que l'histoire n'en finit pas de ne pas finir.

Autrement dit, perte et transformation s'enchaînent et se rechargent mutuellement en un mouvement dialectique dont nul ne peut prédire de quoi sera faite l'étape suivante. S'il n'est pas contestable que la puissante lame de fond universaliste et sécularisatrice de la modernité a happé nombre de juifs américains dans son tourbillon, on constate en sens inverse que nombre d'enfants et de petits-enfants de ces juifs ont été happés à leur tour par la lame de fond identitaire orthodoxe et néo-orthodoxe des années 70 et suivantes, tenants d'un judaïsme plus affirmé, plus rigoriste, moins conciliant, moins enclins au compromis avec les valeurs de ce monde moderne dont les parents et grands-parents avaient été en leur temps les plus ardents militants, défenseurs et artisans.

Quels sont les éléments les plus saillants de cette nouvelle enquête consultable en ligne ? D'abord et avant tout, le constat d'un retournement de la courbe démographique : après une longue période de déclin, cette population affiche en 2011 une croissance de 10% par rapport à 2002. Pour autant, ce qui mérite réflexion ici, ce sont moins les statistiques et les pourcentages que les facteurs mis en avant par les auteurs pour expliquer cette progression. Dans le cas présent et contrairement aux causes habituelles, ce n'est plus l'immigration qui en serait la première responsable, mais les évolutions intervenues au sein de deux sous-populations bien identifiées : les ultra-orthodoxes et les seniors ou, pour être plus précis, le taux de natalité particulièrement élevé des premiers — qui représenteraient désormais un tiers de la population juive de New York ! — et la longévité des seconds. Ces deux facteurs à eux seuls entrainent une cascade d'effets immédiats et à plus ou moins long terme, dont l'enquête rend très minutieusement compte.

Le second constat méritant qu'on s'y attarde est la forte augmentation, en pourcentage comme en nombre absolu, des pauvres (plus d'un demi-million) et le fait que les principales poches de pauvreté (telles que définies par les critères fédéraux) et les besoins d'assistanat les plus pressants se concentrent dans ces deux groupes en progression démographiques précédemment cités. Cette paupérisation se fait tout particulièrement sentir dans les suburbs, lesquels avaient jusque-là échappé au phénomène. Ainsi, on pourrait en conclure que les juifs partagent le sort commun et qu'ils n'échappent pas aux effets de la « crise ». Ce qui est partiellement vrai. Mais, dans le cas présent, la « crise » ne semble pas être la cause unique ou principale de la hausse du taux de pauvreté, tout au moins pour ce qui concerne les milieux ultra-orthodoxes (haredim et 'yeshivistes').

Le même phénomène existe ailleurs, notamment en Israël, et trouve sa source dans les choix de vie des membres de ces communautés : dans cette micro-société où une proportion importante des hommes adultes, mariés et pères de familles nombreuses, font le choix de l'étude plutôt que de l'insertion dans la vie active et où ce sont les femmes, épouses et mères, et les institutions caritatives qui subviennent tant bien que mal aux besoins. Il s'agir donc là d'une pauvreté assumée et quasiment « structurelle », que la « crise » bien évidemment contribue à aggraver. D'où le lien à établir entre l'augmentation du nombre des ultra-orthodoxes et l'augmentation de la pauvreté. 

Un troisième constat est celui de l'hétérogénéité sociologique de cette population juive new yorkaise. Quelques exemples : les russophones (immigrants des années 1970 et leurs descendants) représentent le deuxième sous-groupe après les orthodoxes ; 12% des foyers juifs sont biraciaux ; 5% comptent des personnes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgrenres) ; 50% des foyers non-orthodoxes sont exogames. 

Pour autant, plus que l'hétérogénéité qui n'attendait pas cette enquête pour être connue sinon quantifiée c'est, répétons le, la mise en évidence du creusement des disparités socio-économiques qui apparaît comme le point saillant de cette étude. Phénomène de paupérisation, écart grandissant entre le noyau des juifs influents et prospères et des poches de pauvreté, certes concentrées dans les milieux très pratiquants mais qui gagnent également les classes moyennes, et dont les segments les plus fragilisés se voient tendanciellement marginalisés par l'establishment communautaire.

La success story évoquée plus haut se voit ici quelque peu mise à mal, à fortiori si l'on considère les effets potentiellement délétères de cette spirale sur le consensus et la cohésion internes. On note d'ores et déjà en effet le recul global de l'engagement communautaire, la moindre propension des mieux nantis à donner aux oeuvres sociales juives alors même que les besoins augmentent. 

Mais, une fois encore, l'histoire n'en finit pas de ne pas finir. La success story américaine reste de nos jours encore l'horizon d'attente de millions d'hommes et de femmes qui veulent encore croire au rêve américain.

Régine Azria (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris).

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