Mercredi 16 octobre 2019
Vendredi 18 janvier 2013

Eglise et homosexualité : discours institutionnel et réalité vécue

le clocher de Saint-Pierre-Apôtre avec un Rainbow Flag le clocher de Saint-Pierre-Apôtre avec un Rainbow Flag Photo: Yves Côté

Les débats qui animent la société française sur la redéfinition du mariage et son ouverture aux conjoints de même sexe suscitent de nombreuses prises de positions publiques de l’Église catholique. La plupart des propos tenus sont caricaturaux (« il n’y a pas de reproduction hermaphrodite parmi les hommes », déclare Mgr Vingt-Trois) et les menaces qu’une telle redéfinition du mariage entraînerait sont largement fantasmées (Mgr Barbarin évoque une rupture de société ouvrant la porte à la légalisation de l’inceste et de la polygamie). C’est peut-être bien sur l’institution du mariage que l’Église se positionne dans ces débats mais, sous prétexte de la défense des fondements anthropologiques de la société, ces propos n’en ont pas moins pour conséquence de stigmatiser les homosexuels auxquels ils refusent l’égalité des droits.

Ces prises de position émanent de l’Église en tant qu’institution productrice de dogmes et d’un discours autorisé, donnant sens et guidant encore aujourd’hui nombre de catholiques. Nombre d’entre eux… mais pas tous. Car il ne s’agit bien là que d’un discours catholique et d’une réalité du catholicisme, ce dernier ne pouvant être relégué à la seule prise de parole, aussi légitime et symbolique soit-elle, de l’institution ecclésiastique. En effet, avec la sécularisation de la société, l’Église-institution ne dispose plus du monopole de la vérité. Elle ne peut qu’offrir certaines vérités dans lesquelles un choix sera ensuite individuellement effectué parce que, pour reprendre les mots de Danièle Hervieu-Léger, il n’y a de « croire vrai » que celui qui est personnellement approprié.

Selon cette perspective, les chiffres d’un sondage Ifop mené en France du 9 au 13 août 2012 et selon lequel 45 % des catholiques pratiquants et 61 % des non pratiquants seraient favorables à la redéfinition du mariage ne sont pas très surprenants. Signes d’une plus grande acceptation d’unions pourtant fermement condamnées par l’Église, ces chiffres traduisent un véritable décalage entre le discours institutionnel et la réalité des mondes vécus. Et ils traduisent un incontestable dilemme auquel le catholicisme se trouve aujourd’hui confronté : procéder à une conciliation entre un dogme immuable et de nouvelles valeurs sociales que certains catholiques — et un certain catholicisme — ont intégrées. Il y a en effet des expériences paroissiales qui peuvent, sans contrevenir à la norme catholique, s’en distancer néanmoins pour proposer une relecture des textes qui s’accommode aux réalités rencontrées sur le terrain. C’est le cas de la pastorale mise en œuvre depuis près de vingt ans dans la paroisse Saint-Pierre-Apôtre de Montréal, au Québec.

Cette paroisse, dirigée par l’ordre catholique des Oblats de Marie Immaculée, est installée dans le quartier Centre-Sud de Montréal, aussi appelé « village gay ». Alors qu’au début des années 1990 la maladie du SIDA faisait des ravages dans la communauté gay, les homosexuels se sont tournés vers elle pour demander des funérailles pour leurs conjoints ou amis. Les Oblats ont peu à peu accédé à ces demandes de liturgie et l’arrivée d’un nouveau curé en 1995 a ouvert la voie à l’adoption d’une pastorale spécifique d’« accueil inconditionnel ». Le 22 juillet 1996, une « Chapelle de l’Espoir » dédiée aux victimes du SIDA a été aménagée dans l’église, cristallisant l’ouverture de la paroisse à la réalité du quartier.

Dans ce contexte, il est nécessaire d’articuler de manière cohérente aux normes institutionnelles de l’Église les modes de vie spécifiques et la moralité individuelle de paroissiens, qui ne veulent que des « fragments » de ce que cette Église a à offrir. Pour cette raison, la pastorale mise en œuvre n’a eu d’autre possibilité que de se distancer des positions théologiques de l’Église sur l’homosexualité — et des positions politiques que les évêques canadiens et québécois avaient pu formuler pendant les débats sur le mariage gay en 2004 et 2005 — afin de proposer un nouveau discours sur l’homosexualité.

À Saint-Pierre-Apôtre, les prises de position les plus explicites émergent du discours homilétique tenu lors du culte dominical. Il s’agit d’un discours évangélique qui s’inscrit dans une actualité locale (Outgames, Gay Pride, Journée mondiale de lutte contre le SIDA) et use de référents culturels gay intelligibles aux paroissiens. L’homélie devient un véritable exercice pédagogique par lequel le célébrant replace, pour mieux s’en dissocier, les prises de positions officielles des évêques et de l’Église dans l’histoire globale d’une communauté de croyants, régie par un texte et des institutions. Resituant les positions vaticanes et épiscopales dans le contexte culturel où elles ont été prises, le célébrant procède à leur explication et s’en détache ensuite par une réflexion évangélique qui a du sens sur le plan local. Au cœur de ce discours homilétique, l’Évangile autorise une distanciation avec des énoncés doctrinaux perçus comme stigmatisants. En ce sens, un ancien curé de la paroisse indique dans une entrevue qu’« il faut sortir du contexte de documents romains signés par le Saint-Père. Nous, on a la liberté par rapport à ça pour justement — c’est très attendu dans la communauté chrétienne dominicale — qu’on se situe rapidement, autrement, évangéliquement ».

C’est en effet rapidement que les célébrants réagissent pour mieux se positionner évangéliquement et localement face aux positions ecclésiales. Ainsi, en septembre 2006, quelques jours seulement après que le Pape a reçu à Rome les évêques canadiens pour leur signifier son mécontentement envers les politiques canadiennes sur le mariage homosexuel, un prêtre diocésain qui célébrait la messe s’est directement référé au texte de l’Évangile dominical où Jésus permet aux sourds-muets de « parler correctement ». Il a rappelé aux paroissiens qu’il ne faut pas en déduire que l’Église donne toujours à ses fidèles la voie la plus « correcte » à suivre. Les « sourds-muets » ne sont pas toujours ceux que l’on croit et l’Église elle-même peut souvent faire preuve de surdité à l’égard de ceux qui aimeraient la rejoindre.

La critique des positions romaines est forte quand celles-ci stigmatisent l’homosexuel. Plusieurs des anciens curés de la paroisse n’ont pas hésité à prendre position publiquement pour dénoncer les préjugés sur l’homosexualité au cours d’homélies et dans des médias destinés aux homosexuels ou aux catholiques. Au cours d’une entrevue, l’un d’eux indiquait que « tant que l’Église va tenir ce discours-là, qui n’est pas du tout renouvelé dans une conception contemporaine de l’homosexualité (…) on va être infiniment blessé ». Il justifiait toutefois son action en précisant qu’il « encourage à rester membre. On doit lutter de l’intérieur. On doit se tenir debout (...) on a ce qu’il faut aujourd’hui pour tenir un discours avec une vision contemporaine, à jour, de l’homosexualité ».

Cette vision reposant sur une lecture contextualisée de l’Évangile permet, sans invalider le système normatif de référence, de libérer les paroissiens d’un discours discriminant. Favorisant un retournement du stigmate, ce discours les remobilise individuellement dans leur foi et les invite à agir collectivement au nom de celle-ci. À l’occasion d’une messe spéciale en août 2007 pour célébrer la Fierté gay (semaine de festivité de la Gay Pride), tout en exhortant les fidèles à fêter leur identité, le célébrant s’est aussi appuyé sur l’Évangile pour leur enjoindre de ne pas consommer égoïstement cette semaine de festivités, mais de s’engager et se mobiliser, en tant qu’homosexuels, pour la défense de ceux dont les droits sont encore bafoués dans d’autres sociétés.

Cette pastorale permet ainsi à la paroisse de devenir un lieu de médiation entre les homosexuels et l’Église catholique. Plus encore, en jouant de l’opacité des frontières de la normativité catholique, elle favorise la reconnaissance, par l’aménagement de certains rites religieux, de la réalité du couple ou de la famille homosexuelle au sein de la paroisse (bénédiction de couples homosexuels qui se marient au civil, reconnaissance symbolique de deux parrains ou deux marraines pour un enfant lors d’un baptême). Mais jamais elle ne franchit ces frontières, se retrouvant par conséquent elle aussi porteuse des conflits propres à l’Église dans laquelle elle s’inscrit. Être Out en Église, il s’agit peut-être là d’une problématique qui semble contemporaine, mais il s’agirait aussi, selon un prêtre diocésain qui officiait à Saint-Pierre-Apôtre, d’une problématique touchant le cœur même du catholicisme :

« Je pense que l’idée de la pastorale a été de se concentrer sur l’Évangile... Dans l’Évangile, le Christ accueille tous ceux qui se présentent à lui, et justement il a toujours été un peu en médiation entre l’autorité officielle et les pauvres. Il a toujours pris parti pour les pauvres tout en essayant d’évangéliser les riches ou les biens pensants. [Il y avait donc un] conflit dans sa propre vie. C’est un peu pour ça qu’on l’a condamné à mort. C’est qu’il est pris entre son option pour le Salut du monde et puis en même temps, l’autorité ou la religion officielle. Alors à Saint-Pierre-Apôtre, on ne peut pas dire qu’on joue un rôle aussi dramatique que ça... mais quand même ».

David Koussens (Université de Sherbrooke, Canada).

 

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