Mercredi 24 juillet 2019
Jeudi 28 février 2019

Le facteur religieux dans les élections en RDC

Dans de nombreux pays, le religieux et le politique se croisent et la plupart du temps s’enchevêtrent au point de devenir indéfectiblement partie prenante d’une même dynamique. C’est le cas en Iran, en Arabie Saoudite, en Indonésie, etc. Dans d’autres comme la Belgique, la France ou l’Allemagne, c’est la séparation institutionnelle qui prime. Il y a toutefois des cas, comme la République démocratique du Congo (RDC), où les choses ne sont pas si claires. Alors que le principe de laïcité est clairement affirmé dans sa Constitution, dans les faits, son fonctionnement est celui d’un Etat théologico-politique qui articule de manière indistincte le religieux et le temporel.

Les récentes élections présidentielles et législatives en RDC ont été riches en enseignements au sujet du théologico-politique à l’œuvre dans ce pays, dans la mesure où le religieux a été abondamment mobilisé aussi bien dans le profilage des candidats que dans le processus électoral. Nous proposons d’aborder la question de la mobilisation du religieux en RDC en y voyant le fruit d’un héritage. Pour bien l’appréhender, nous pensons qu’il est pertinent de l’historiciser à travers une approche se déclinant dans un travail de contextualisation précis, un travail archéologique au sens que lui donne Michel Foucault.

Il nous faut, pour ce faire, clarifier brièvement le fonctionnement institutionnel du Congo à travers certaines réglementations du religieux, en articulant une historicité couvrant la période allant de l’Etat indépendant du Congo (EIC) à l’actuelle RDC. Cette clarification offrira un cadre qui montre la consolidation de l’Eglise catholique au Congo ainsi que le poids de la religion auprès des institutions et des individus.

Pour rappel, le religieux a été un élément important de la conférence de Berlin qui a préparé la constitution de l’EIC (1885-1908). Réunis du 15 novembre 1884 au 28 février 1885, les représentants des grandes puissances coloniales ont signé le 26 février 1885 l’acte déterminant le statut du bassin conventionnel du Congo. Le but initial de la réunion était de « régler les conditions les plus favorables au développement du commerce et à la civilisation dans certaines régions d’Afrique et assurer à tous les peuples la libre navigation sur le Niger et le Congo. » 

La liberté religieuse est clairement garantie dans l’article VI de l’acte, en ces termes : « Toutes les puissances exerçant des droits de souveraineté dans les dits territoires protégeront et favoriseront, sans distinction de nationalité et de culte, toutes les institutions et entreprises religieuses, scientifiques et charitables. Les missionnaires chrétiens, les savants, les explorateurs, seront également l’objet d’une protection spéciale. La liberté de conscience et la tolérance religieuse sont expressément garanties aux indigènes comme aux nationaux et aux étrangers. Le libre et public exercice de tous les cultes, le droit d’ériger des édifices religieux et d’organiser des missions appartenant à tous les cultes, ne seront soumis à aucune restriction ni entrave ». Nonobstant l’existence de ce cadre légal chargé de réglementer le religieux de manière équitable et égalitaire, des privilèges particuliers seront accordés à l’Eglise catholique en matière de patrimoine foncier, d’éducation, d’instruction…

La convention signée le 26 mai 1906 entre le Saint-Siège et l’EIC, affirme que « le Saint-Siège Apostolique, soucieux de favoriser la diffusion méthodique du catholicisme au Congo, et le Gouvernement de l’Etat Indépendant, appréciant la part considérable des missionnaires catholiques dans son œuvre civilisatrice de l’Afrique Centrale, se sont entendus entre eux et avec les représentants de missions catholiques du Congo, en vue d’assurer davantage la réalisation de leurs intentions respectives ».

Parmi les différentes dispositions, la convention affirmait notamment que « l’Etat du Congo concèdera aux établissements de missions catholiques au Congo les terres nécessaires à leurs œuvres religieuses… ». La signature de ce « concordat » ainsi que sa reconduction font que l’Eglise catholique dispose des nombreux avantages par rapport aux autres cultes. Son réseau d’enseignement est le plus important et est en grande partie subventionné par l’Etat. Son travail d’éducation, couplé à l’évangélisation explique, en partie, l’importance qu’a prise la religion dans la structuration des mentalités des Congolais et de leurs élites.

Depuis son indépendance, la laïcité a toujours été un principe repris dans les différentes constitutions du pays. Dans sa Constitution de 2005, l’article 1er affirme que « La République Démocratique du Congo est, dans ses frontières du 30 juin 1960, un État de droit, indépendant, souverain, uni et indivisible, social, démocratique et laïc ». Or cette laïcité constitutionnelle est loin d’être effective, et l’Etat du Congo présente de facto toutes les caractéristiques d’une entité théologico-politique.

Au sujet du poids politique de l’Eglise catholique, la Conférence épiscopale Nationale du Congo (CENCO) est l’institution qui le symbolise et l’incarne le mieux. Bien que son statut soit avant tout pastoral, cela ne l’empêche pas d’intervenir dans le domaine du temporel. Le cardinal Laurent Monsengwo, qui est actuellement membre du Conseil des Cardinaux (C9) chargé de conseiller le pape François dans la réforme de la Curie romaine et le gouvernement de l’Eglise universelle a été, dans la sphère politique au Congo, président de la Conférence nationale souveraine (1990-1992) et du Haut Conseil de la République-Parlement de Transition (1992-1996).

Ainsi, pour contribuer à la crédibilisation du processus électoral — au sujet duquel le pouvoir ne souhaitait autoriser aucune observation extérieure (surtout occidentale) —, la CENCO a mis en place une Mission d’Observation électorale, formé 41 026 observateurs et obtenu l’accréditation de 40 850 observateurs déployés dans 21 784 centres de vote sur toute l’étendue de la RDC.

Il faut concéder à l’Eglise catholique une réelle prise de responsabilité face à l’impasse politique dans un pays qui n’arrivait pas à organiser des élections crédibles et démocratiques. Mais le poids de la religion, essentiel dans le fonctionnement du pays, pèse sur les individus et également sur les candidats à la magistrature suprême.

Le profilage des trois principaux candidats qui ont réussi à émerger sur les vingt et un prétendants, nous permet de dresser une cartographie des forces religieuses présentes dans le champ politique.

Le cas du candidat Emmanuel Ramazani Shadary est ainsi intéressant : quand le porte-parole du gouvernement l’a annoncé comme candidat de la majorité présidentielle à l’élection présidentielle, il a aussi tenu à souligner son appartenance religieuse, à savoir catholique pratiquant. En rappelant que le candidat est catholique pratiquant, l’objectif visé était manifestement de piquer la hiérarchie catholique — laquelle s’était clairement positionnée en faveur de l’opposition — et aussi de rappeler cette appartenance au bon souvenir des électeurs dans un pays où la majorité de la population se déclare encore catholique, en dépit de l’émergence d’un nouveau courant mainstream dominé par une prolifération d’Eglises de réveil.

Cette référence publique à la conviction d’un candidat est non seulement un indicateur du religieux opérant dans l’espace public — comme potentiel « jackpot électoral » — mais aussi celui d’une forme de populisme électoral basé sur le partage d’une même croyance. Ce qui peut contribuer à colporter une image de la RDC comme étant un État formé non pas d’une communauté de citoyens, mais de communautés de croyants. C’est aussi, plus fondamentalement, l’actualisation d’une confusion entre le spirituel et le temporel.

Ambitionnant de rétablir les équilibres fondamentaux de la société congolaise au rythme des commémorations liées à son histoire, le programme de Martin Fayulu, intitulé « Investir dans le citoyen pour développer la RDC », était articulé autour de trente mesures sociales prioritaires pour changer radicalement le pays — dont notamment une politique de réduction des nuisances sonores produites, entre autres, par les Eglises de réveil. Martin Fayulu est aussi un pentecôtiste pratiquant soutenu par la coalition « Lamuka » (« réveille-toi », en lingala). Il est à signaler que la dénomination de cette coalition peut aussi être lue comme une forme de mimétisme politique du réveil religieux qui s’est produit au sein du protestantisme.

Soutenu par la coalition CACH (Cap pour le Changement), Félix Tshisékedi, à la tête de l’UDPS (Union pour la Démocratie et le Progrès social), bénéficie d’un parti bien structuré et bien implanté dans le pays. Élu député de Mbuji-Mayi dans le Kasaï (2011), il a été proclamé vainqueur par la Commission électorale indépendante (CENI). Sa prestation de serment a été précédée d’une séance de bénédiction, au cours de laquelle le pasteur a affirmé le faire en sa qualité de prophète. La figure du prophète, comme celle de l’ange ou du devin, fait référence aux personnes chargées de transmettre les messages de l’invisible vers le visible et d’éveiller l’immortel dans le mortel, référence en adéquation aussi bien avec les croyances bibliques qu’avec les traditions ancestrales congolaises.

Le fait qu’une cérémonie religieuse précède une cérémonie politique donne un message diversement interprété et qui, surtout, questionne la laïcité toute virtuelle de l’État. La RDC semble ainsi écartelée entre deux légitimités ou, c’est selon, se trouve au croisement de deux légitimités, celle du droit divin et celle de la souveraineté laïque et politique.

Jean Musway (ULB).

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