Jeudi 21 juin 2018
Vendredi 30 mars 2018

Combien de musulmans en Belgique ?

Combien de musulmans y a-t-il en Belgique ? Voilà une question qui a déjà largement défrayé l’actualité. On estime que la population musulmane belge est issue à 80/90 % du mouvement migratoire opéré dans les années 1960 via les accords bilatéraux de main d’œuvre avec le Maroc et la Turquie. Elle va progressivement et significativement s’accroître sous l’effet de plusieurs facteurs d’intensité variable : le cycle naturel des naissances, le regroupement familial prévu dans les conventions et que les autorités belges vont encourager dans une optique d’intégration, les mariages des musulmans et musulmanes belges avec un ou une ressortissant(e) du pays d’origine, les demandeurs d’asile, les conversions, l’immigration illégale, etc.

Il faut évidemment y ajouter les convertis, dont le nombre reste très difficile à évaluer, ainsi que les immigrations plus récentes de populations d’origine pakistanaise ou encore irakienne et syrienne, liées aux demandes d’asile de réfugiés. Régulièrement donc la question est posée aux chercheurs : combien y a-t-il de musulmans en Belgique ? Et ceux-ci ont toujours beaucoup de difficultés à se saisir de cette question car en Belgique (comme souvent ailleurs en Europe), il n’est pas possible d’enregistrer l’affiliation religieuse des personnes sondées lors des exercices du recensement national. Au grand dam des chercheurs, il faut donc se contenter d’estimations, plus ou moins hasardeuses.

Dernier épisode en date, en mai 2016, le sociologue Jan Hertogen établit un nouveau comptage des musulmans belges en utilisant deux méthodologies contestées : d’une part l’ascendance étrangère ; d’autre part  les données d’une étude réalisée en Allemagne en 2008 sur un échantillon de 5000 personnes. Cette étude évaluait la « laïcité » des habitants en fonction de leurs origines — ce qui pose la question de la comparaison de deux contextes nationaux, de deux histoires migratoires et de populations différentes, notamment du point de vue ethnique,

À l’issue de cet exercice, Jan Hertogen arrive à un résultat surprenant et extrêmement précis : 781 887 musulmans (soit plus de 7 % de la population) seraient présents en Belgique. Il ajoute même que ses chiffres sont sous-estimés car sa méthode ne lui permet pas de prendre en compte les convertis. On le voit pourtant ce chiffre (à la virgule près) ne constitue plus une estimation, une fourchette qui laisse une place – même petite – au doute. Or, il faut garder en mémoire plusieurs limites à ces chiffres.

La première c’est que les pays où l’islam est la religion majoritaire, comme le Maroc et la Turquie, comptaient d’importantes minorités religieuses non musulmanes (chrétiens, juifs), mais également des populations dont le lien avec l’islam est (si pas contesté) discuté (parfois par les membres de ces minorités eux-mêmes), comme les alévis. La deuxième limite relève de l’exo-assignation identitaire (faite de l’extérieur par un tiers et non revendiquée ou affirmée comme telle) et de l’ethnicisation d’une appartenance religieuse.

Pour le dire autrement, un réflexe courant consiste à considérer que toute personne d’origine turque ou marocaine (voire d’autres pays de culture musulmane) est forcément musulmane. Or, l’appartenance à une religion relève autant, dans le cas de l’islam, de le la transmission parentale que du libre arbitre. Certaines personnes d’origine turque et marocaine réfutent donc – à raison – vigoureusement cette attribution identitaire de « musulman ». Enfin, il existe aussi une pluralité des appartenances et des pratiques au sein de la communauté musulmane (croyances, héritages culturels, pratiques religieuses, rituels, etc.) ou – pour le dire autrement – de manières de vivre son islamité que l’étiquette « musulman » ne représente pas fidèlement.

En effet, faut-il par « musulman » prendre en compte la croyance religieuse ou le référent culturel ? Car l’activation des références à l’islam ne concerne pas la totalité des populations d’origine musulmane, qu’elles soient de la première génération migratoire ou des générations suivantes, mais une partie de celles-ci, difficile à estimer statistiquement. En effet, en l’absence d’une question explicite dans les recensements statistiques ou dans toute autre enquête, il est difficile de déterminer les convictions et les croyances religieuses en dehors des concernés, à moins d’adopter une approche essentialiste qui considère que toute personne issue d’une famille ou d’un pays musulman ne peut être que musulmane.

Pour reprendre un exemple célèbre, la même méthode appliquée par le sociologue Jan Hertogen en France considérerait que le comédien Gad Elmaleh est musulman... Ce qui peut prêter à sourire puisque ce dernier revendique son identité juive. Par ailleurs, l’islam n’est pas une totalité conceptuelle ou un système d’idées et de pratiques qui serait le noyau et la racine de tous les comportements publics et privés : en ce sens, il faut se refuser de tout expliquer par la religion et d’isoler l’islam en le considérant en soi.

Le travail de « recensement » de Jan Hertogen a été l’objet d’une large couverture médiatique et a été accompagné, d’une part, d’une carte interactive permettant aux internautes de voir le nombre de musulmans dans chaque commune et, d’autre part, de photos caricaturales – même si l’auteur ne peut être considéré comme responsable des choix éditoriaux de la presse – liant de manière explicite le terme musulman à un certain type de pratique religieuse qu’on pourrait qualifier d’orthodoxe ou de salafiste. Une carte réalisée par le quotidien De Standaard sera d’ailleurs reprise par le site d’extrême droite Le Peuple.

Dans ce cadre, il n’est pas inintéressant de constater que plusieurs pays européens surestiment considérablement la population musulmane dans leur pays par rapport à la réalité. C’est ce qui ressort d’une enquête réalisée par Ipsos (« Perils of perception »). En effet, pratiquement tous les pays interrogés (40 au total) surestiment leur population musulmane et la Belgique en fait partie, avec la France, l’Allemagne ou encore la Grande-Bretagne. Si la France occupe la première marche du podium (nos voisins pensent que 31 % des Français sont musulmans, alors que cette branche de la population se situe autour des 7,5 %), les Belges pensent que 23 % de la population est musulmane (pratiquement une personne sur quatre). Les Belges pensent qu’ils atteindront 32 % de la population en 2020, alors que les prévisions réelles s’élèvent à 7,5 %.

Il faut dire que les chiffres relatifs au nombre de musulmans en Belgique ont été instrumentalisés dans des débats mettant en scène l’idée que certaines villes – en l’occurrence Bruxelles – seraient bientôt majoritairement musulmanes, avec l’idée sous-jacente d’une certaine invasion irrémédiable, thématique emblématique de l’extrême-droite. Or, l’expert détient une part de responsabilité dans les jeux de langage, les mots n’étant pas des coquilles vides mais pouvant devenir des faits qui ont la vie dure. Il ne s’agit donc pas uniquement de dire que d’un point de vue méthodologique, l’estimation faite par Jan Hertogen en 2016 s’avère hautement imprécise et donc fausse, mais surtout qu’elle produit une sorte de label, d’étiquette, celle du « musulman » qui gomme la multiplicité des manières de (ne pas) croire et pratiquer et qui a des effets dans le débat public.

Corinne Torrekens (Université libre de Bruxelles)

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