Dimanche 16 décembre 2018
Vendredi 5 janvier 2018

Emmanuel Macron, entre religion et laïcité

Le politologue Philippe Portier, directeur du Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL-CNRS), faisait récemment le constat que dans un monde contemporain globalisé où le politique s’affaiblit, l’on voyait à l’œuvre une politisation de la foi et une spiritualisation du politique. Les pays les plus sécularisés n’échappent pas à la règle et c’est jusqu’à la France laïque qui aujourd’hui reconsidère son rapport au religieux. La présidence actuelle en témoigne de manière significative, illustrant de manière aiguë un autre constat de Philippe Portier (L’État et les religions en France. Une sociologie historique de la laïcité, 2016), à savoir que la laïcité serait une sorte de matière vivante dynamique, voire dulcifiante. À l’heure où il s’agit une nouvelle fois d’organiser ce que d’aucuns appellent sans trop de nuances « l’islam de France », et où doivent s’ouvrir des états généraux précédant la révision des lois de bioéthique — prévue à l’automne —, alors aussi qu’un récent sondage réalisé pour La Croix et le Forum européen de Bioéthique révèle une opinion publique très favorable à une évolution législative sur la PMA, la GPA et la fin de vie…, la France est agitée par de sempiternels conflits qui illustrent le paradoxe manifeste d’une République laïque où la religion est pourtant au cœur de la cité.

À quelques mois de ces débats sensibles, sur notamment l’aménagement de la fin de la vie et l’ouverture de l’accès à la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes — hétérosexuelles et homosexuelles —, le président Macron, le 22 septembre dernier, a voulu rassurer et lancé au public présent et aux responsables religieux réunis à l’Hôtel de Ville de Paris pour célébrer le 500e anniversaire du protestantisme : « La manière que j’aurai d’aborder ces débats ne sera en rien de dire que le politique a une prééminence sur vous et qu’une loi pourrait trancher ou fermer un débat qui n’est pas mûr ». Une manière de dire qu’à ses yeux le politique ne pouvait en dernière instance imposer ses vues dans un débat de société — ce qui pourtant a été le ressort de toutes les lois laïques, depuis Jules Ferry jusqu’à François Hollande — et de relancer l’affaiblissement de la laïcité qui avait déjà été observé sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy.

En la matière, en considérant que la laïcité « c’est la capacité de faire coexister [les religions] dans un dialogue permanent », Emmanuel Macron s’inscrit dans une conception de la laïcité qui, plutôt qu’un principe juridique assurant la prééminence du pouvoir civil pour assurer le bien commun et son impartialité dans le domaine des convictions, en fait davantage un médiateur qui intègre les religions dans son giron. Pas de laïcité d’abstention donc, pour un président qui à plusieurs reprises a rendu un hommage appuyé à la contribution des religions à la vie en société. Plus que cela encore, les religions ne sont pas uniquement aux yeux du chef de l’État des associations philosophiques ou culturelles : elles ont un statut particulier, qui repose sur la nature particulière de la foi. La République doit dès lors protéger « ce dialogue avec Dieu » a ajouté celui qui a accepté le titre de « premier et unique chanoine honoraire » du chapitre de la basilique romaine de Saint Jean de Latran, titre dont il a l’intention d’aller prendre possession à Rome. Un héritage que d’autres titulaires de la fonction présidentielle avant lui, — Georges Pompidou, François Mitterrand ou François Hollande —, à défaut d’y avoir renoncé, n’étaient en revanche pas officiellement allés chercher.

Anticipant la mise sur pied d’une instance permanente de dialogue entre l’État et les institutions religieuses, c’est devant les cultes encore que le nouveau président français a réaffirmé son engagement, avant un discours attendu sur le sujet, sans doute en ce mois de janvier 2018 — et non, ont regretté certains, comme prévu à l’occasion de l’anniversaire de la loi de 1905, pourtant journée nationale de la laïcité inscrite au calendrier républicain. Il l'a fait en recevant à l’Élysée, ce 21 décembre, les responsables des six principales religions en compagnie du ministre de l'Intérieur, en charge des cultes, mais aussi du ministre de l'Education — signe peut-être que conformément à leur souhait les cultes seraient associés à l’élaboration des programmes sur l’enseignement du fait religieux à l’école publique. Toutefois, par souci d’équilibre très certainement, le même ministre de l’Éducation a annoncé dans l’intervalle la mise sur pied d’une « Cellule laïcité », au sein de son ministère, dont la mission sera notamment d’offrir une réponse adéquate aux revendications religieuses et communautaires dans les établissements scolaires, en veillant au « respect des valeurs de la République ». Quant à la secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes, elle a pour sa part annoncé vouloir conditionner les subventions associatives au respect d’une charte de la laïcité — façon pour elle aussi d'offrir un discours qui fasse pendant à celui du chef de l’État.

Le nouveau président de la République, qui parsème ses discours de références religieuses et dont le rapport quasi mystique au politique à fait couleur beaucoup d’encre, aurait aussi aux yeux d’aucuns substitué la spiritualité à la morale en politique : manière pour lui de saupoudrer son projet néo-libéral d’un « arôme spirituel » qui masquerait l’injustice de son projet de société. En voulant comme son Premier ministre favoriser la participation des religions au débat public, il a à tout le moins fait sienne la formule du philosophe chrétien Paul Ricœur dont il fut, un temps, l’assistant : une laïcité de « confrontation », où les différentes religions peuvent nourrir le débat public, plutôt qu’une laïcité « d’abstention », où la foi serait confinée à l’espace privé. Ce n’est pas tant là la prise en considération du fait religieux par l’État qui innove — elle se trouve inscrite au cœur du système français —, mais plutôt le systématisation du dialogue et de la concertation avec les religions que le nouveau chef de l’État instaure, les regardant comme des « partenaires », lui qui dans nombre de domaines autres que le religieux entend aussi favoriser l’échange et la concertation.

Cette « laïcité de liberté » qu’affectionne également le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb verra l’installation, sous la présidence du chef de l'État, d’une « instance informelle interconfessionnelle de dialogue et de concorde », inspirée par l’expérience lyonnaise, du temps où l’actuel ministre de l’Intérieur en était le maire. Ici encore, la tradition institutionnelle française est quelque peu battue en brèche et se rapproche davantage des modes de coopération pratiqués ailleurs dans l’Union européenne. En effet, plutôt que de favoriser des contacts bilatéraux dans le cadre des relations entre l’État et les différents cultes (par le truchement du Bureau des Cultes ou par les instances de dialogue ad hoc avec l’Église catholique ou l’islam de France), c’est avec l’ensemble des cultes qu’il est désormais envisagé de dialoguer. Certains estiment d’ailleurs que l'obligation de neutralité des pouvoirs publics en matière de croyances et de convictions serait ainsi ébranlée dans cette forme d’incitation étatique au dialogue interreligieux. En outre, vu de l’étranger, il apparaît curieux que n’y soient conviés que les représentants des religions et non des associations humanistes ou de libre pensée, pourtant convoquées lorsque les instances européennes invitent les organisations convictionnelles à la concertation.

Au demeurant, la France n’est pas étrangère au modèle européen qui se dégage de plus en plus en matière de régulation des convictions, celui d’une coopération et d’un dialogue avec les institutions religieuses et convictionnelles, celui d’un pluralisme actif aussi — à savoir une acceptation de la pluralité — non seulement acté, mais reconnu. En France, le cardinal Decourtray, dès 1988, appelait cette coopération de ses vœux, suivi par la suite par nombre d’hommes politiques et d’intellectuels… Cela s’est notamment concrétisé, en 2002, par l’ouverture d’un « dialogue institutionnel régulier » entre l’État et l’Église catholique, puis encore en 2011 par la circulaire du ministre de l’Intérieur demandant aux préfets de mettre en place des commissions départementales de la liberté religieuse, à savoir un véritable instrument de consultation des autorités religieuses.

L’actuel président ne veut pas être isolé, sur la scène européenne, en matière de mode de régulation du religieux, pas plus qu'il ne souhaite y afficher une laïcité raide et inflexible ; comme il entend aussi, à l’intérieur du pays, proposer plutôt un modèle d’apaisement et de pacification, après les fractures de la loi sur le mariage pour tous qui avaient contribué à mettre à mal la cohésion sociale. Le président Macron répugne à « diviser la société française » et cherche le consensus — ne fût-ce qu’au sein de son exécutif partagé sur ces questions, comme l’est une partie de la classe politique, au centre et à gauche : entre une laïcité pacificatrice, arbitre des religions, aiguillon du dialogue interconvictionnel et invitant les cultes à prendre une part active aux débats en matière éthique mais aussi sociale ; et une laïcité se proclamant davantage républicaine et émancipatrice, s’arc-boutant sur le fondement strictement juridique de la laïcité et sa propension à garantir l’égalité des citoyens, répugnant à ce que les institutions publiques re-légitiment ainsi le religieux dans l’ordre politique et l’associent à la décision politique.

Emmanuel Macron — qui, pendant sa campagne présidentielle, avait pris l’engagement de ne pas toucher à la loi de 1905 — entretient une conception libérale des rapports entre État et religion : « La laïcité à la française (…) est une liberté avant d'être un interdit » avait-il déclaré quelques mois avant son élection, en octobre 2016, dans une interview au magazine Challenges, où il s’inquiétait des fractures qui divisaient la France et dénonçait les tenants d’une laïcité « revancharde » qui entendrait reconstruire l'identité de la République contre hier le catholicisme, aujourd'hui l'islam. Son souci de réconcilier les citoyens, par les symboles, l’histoire, la mémoire, passe dès lors également par une laïcité d’apaisement, contre le « laïcisme », à savoir, expliquait-il, « une conception étriquée et dévoyée de la laïcité qui dénote à la fois une insécurité culturelle profonde et une incompréhension historique de la France » — un laïcisme qu’il accuse de construire du communautarisme, par les réactions qu’il provoque et les interdits qu’il brandit.

Le sociologue Jean-Louis Schlegel, directeur de la revue Esprit, l’a rappelé : tout en se démarquant du rapport identitaire à l’histoire de France développé par Nicolas Sarkozy avant lui, le président Macron entend donner une place particulière à l’Église catholique dans la République, celle de l’enracinement. Ce fut singulièrement à entendre, tôt dans son quinquennat, et après d’autres présences marquées lors de cérémonies à caractère religieux, à l’occasion du discours qu’il prononça en juillet 2017 pour le premier anniversaire de l’assassinat du père Jacques Hamel par des djihadistes : Emmanuel Macron, qui n’y prononça pas une seule fois le mot « laïcité », y développa l’idée que c’est également dans les valeurs portées par les religions que la société devait se bâtir, en arc-boutant le politique sur l’espérance religieuse aussi, loin donc d’un républicanisme purement rationnel. Il s’inscrivait là dans une tendance plus générale, qui peut sembler paradoxale, mais voit la religion utilisée comme ressource politique et sociale dans les sociétés les plus sécularisées, où règne l’anomie la plus marquée.

Sa majorité paraît néanmoins plutôt divisée à ce propos, tout en permettant que soient dans le même temps satisfaites toutes les sensibilités sur ce sujet brûlant et politiquement susceptible : ainsi, la veille de la journée nationale de la laïcité, la secrétaire d’Etat chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, honorée par un prix de la laïcité décerné par le Grand Orient de France, plutôt que de s’inscrire dans la prudence présidentielle ou de reprendre à son compte une laïcité œcuménique, a en revanche appelé au « combat politique » pour défendre une laïcité qui serait menacée par la montée du communautarisme. Écartant les épithètes qu’on lui accole souvent — « bienveillante », « ouverte », « stricte », « de dialogue » —, Marlène Schiappa a avancé qu’il y avait la laïcité, sans plus, une laïcité qui ne pouvait en aucun cas n’être qu’« une simple déclaration d'intention ».

Devant les représentants des cultes, le 21 décembre, Emmanuel Macron a notamment confirmé le maintien à la télévision des émissions religieuses sur le service public — le symbole est d'importance. Surtout, il va au cours du premier semestre 2018 s'attaquer au chantier ô combien sensible de l'organisation de l'islam de France, sur lequel nombre de gouvernements se sont auparavant cassé les dents. La quadrature du cercle résidant en la matière en la mise sur pied d’un organisme supposé représentatif et légitime, et se substituant au Conseil français du Culte musulman (CFCM) créé en 2003 par Nicolas Sarkozy, tout en ne froissant pas l’esprit de la laïcité et en ne réveillant pas la tentation gallicane qui sempiternellement guette l’action politique en France — rappelons-le, les organes représentatifs protestant et israélite ont bien été le produit du dirigisme de la puissance publique au XIXe siècle. Or, la mission, on en conviendra, paraît à tout le moins périlleuse, comme elle suscitera d’évidentes interrogations quant au modèle laïque de la République française.

Jean-Philippe Schreiber (Université libre de Bruxelles).

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