Dimanche 16 décembre 2018
Mardi 28 février 2012

Un Parlement juif européen en débat

A grand renfort de communication, un « Parlement juif européen » (European Jewish Parliament, European Jewish Union), composé de 120 membres issus de 47 pays, a été inauguré récemment à Bruxelles. Aussitôt, cette création a suscité une levée de boucliers dans les rangs de nombreuses organisations juives nationales et internationales — en particulier le Congrès juif mondial —, contestant la représentativité de ce Parlement, fustigeant son mode de désignation par Internet et son manque de transparence démocratique. Le rédacteur en chef de la revue Regards, Nicolas Zomersztajn, a ainsi constaté que, curieusement, sur les cinq représentants de la Belgique au Parlement, seul deux étaient belges… Cette polémique est il faut le dire révélatrice des tensions très vives qui agitent actuellement le monde juif : elle peut en réalité se décrypter sur deux plans distincts, interne et externe.

Tout d’abord, cet épisode est symptomatique des crispations propres aux communautés juives — entendons par là le judaïsme organisé autour d’organisations politiques, culturelles, sociales ou religieuses. Le centre de gravité du judaïsme européen s’est progressivement déplacé, ces dernières années, vers l’Europe de l’Est. Non en raison du poids démographique des collectivités juives d’Europe centrale et orientale, mais de la captation progressive du leadership institutionnel par de riches hommes d’affaires, souvent issus de pays de l’ex-Union soviétique et notamment ukrainiens. Ainsi, le Parlement juif auto-proclamé ces dernières semaines a été créé par ce type de dirigeants, associés à des leaders juifs occidentaux marginalisés, tel le belge Joël Rubinfeld, ancien président du Comité de coordination des Organisations juives de Belgique (2007-2010), qui rejoignit avant de s’en distancier le parti populiste très ancré à droite de l’avocat Mischaël Modrikamen. Joël Rubinfeld a été nommé co-président de ce nouveau Parlement.

Ensuite, se pose de manière générale le problème de la légitimité démocratique d’institutions-coupoles qui soit sont représentatives des organisations qui dominent les communautés juives, soit sont constituées sur une base populaire très aléatoire, tel le Parlement dont il est question ici. Ces institutions et organisations agissent pourtant au nom des collectivités juives alors qu’elles ne procèdent que de leur capacité à fédérer les organismes, importants ou moins importants, qui y ont adhéré. L’on n’a d’ailleurs pas manqué de relever les incohérences dans le processus de nomination et la composition du dit Parlement juif européen, dont les élections se sont curieusement étendues à des pays tels que le Tadjikistan, l’Azerbaïdjan, le Kirghizistan ou le Turkménistan, et où des Etats tels que Gibraltar ou San Marino ont autant d’élus que la Bulgarie, le Kazakhstan ou la Serbie…

Enfin, cette situation est révélatrice d’un problème général de leadership au sein des organisations juives, locales et internationales, souvent engendré par la difficulté à concilier les diverses tendances et sensibilités qui s’expriment parmi les communautés juives — sur la nature du soutien à Israël, certes, mais aussi sur des questions d’identité, de mémoire, de rapport à la religion… Le judaïsme européen fut ainsi longtemps dominé par un judaïsme nord-américain moins divisé qu’il ne l’est aujourd’hui, et qui dans certains dossiers pourtant proprement européens, comme la restitution des biens qui avaient été spoliés durant l’occupation nazie, lui imposa sa loi.

L’affaire du Parlement juif européen montre aussi — et c’est là l’autre volet de notre analyse — combien est vive la compétition entre organisations qui prétendent à représenter légitimement les collectivités juives auprès des instances de l’Union européenne et à obtenir de celles-ci une reconnaissance, formelle ou informelle. Cette question s’inscrit dans le contexte général du lobbying de nature politique exercé sur des questions qui touchent les intérêts juifs (l’antisémitisme, Israël…), comme du lobbying exercé par les organisations religieuses et convictionnelles européennes dans les couloirs du Parlement et de la Commission, et de leur agréation comme partenaires du dialogue soutenu et régulier que l’exécutif européen entend mener avec elles, en vertu de l’article 17 du Traité de Lisbonne.

Ici, la concurrence est rude entre organisations qui cherchent à s’exprimer au nom du judaïsme continental — entre notamment le Congrès juif européen, l’European Council of Jewish Communities, la Conférence des rabbins européens, des organisations religieuses fort actives comme Chabad (loubavitch) et désormais le nouveau Parlement juif européen. Et il n’est pas indifférent que ce dernier ait été inauguré à Bruxelles, dans les locaux du Parlement européen, marquant clairement sa volonté d’agir sur ce terrain.

D’après la revue Regards, le président du Congrès juif mondial, Ronald S. Lauder, a dès lors tenu à rappeler très fermement, non seulement son soutien aux communautés juives d’Europe, mais aussi la représentativité exclusive de son organe. « Le Congrès juif européen, affilié au Congrès juif mondial, reste la seule organisation représentative des Juifs d’Europe », a-t-il insisté. « Nos communautés membres constituent les seuls représentants reconnus officiellement, et démocratiquement élus, auprès des gouvernements et institutions européennes concernant des questions politiques juives ». Avant de conclure : « Le Congrès juif mondial s’engage à soutenir le Congrès juif européen ainsi que nos communautés membres en Europe et à travers le monde ». Marquant tout à la fois la prééminence de son organisation — fortement américaine — et l’exclusivité à laquelle elle prétend dans la représentation des intérêts des communautés juives, une exclusivité quelque peu mise à mal par la création du « Parlement » juif bruxellois.

Jean-Philippe Schreiber (ULB).

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