Vendredi 23 août 2019
Samedi 21 février 2015

Rire et religions

Le 7 janvier 2015, l’assassinat de la rédaction de Charlie hebdo pour « venger le Prophète » (Le Monde, 18 février 2015) a conféré une actualité sanglante au thème du colloque annuel de l’Association française de Sciences sociales des Religions les 2 et 3 février, organisé conjointement avec l’Institut européen Emmanuel Levinas et proposé par Frédéric Gugelot et Paul Zawadzki : « Rire et religions ». L’actualité du thème était déjà à forte charge émotionnelle et polémique avec l’affaire des « caricatures de Mahomet » ou encore les spectacles récents de Dieudonné. Quatre axes organisaient l’ensemble : "Le rire de libération" ; "Le rire de domination" ; "Blasphèmes, caricatures, droit" ; "Rire à Sparte, Athènes ou Jérusalem" ; "Ironies, parodies" ; "Rires et rites". Quelques remarques générales peuvent être dégagées...

Le rire est un objet des sciences sociales : « Comment la fantaisie comique ne nous renseignerait-elle pas sur les procédés de travail de l’imagination humaine, et plus particulièrement de l’imagination sociale, collective, populaire ? », notait Bergson. Les religions partagent-elles les mêmes motifs de rire, sont-elles des objets de rire ou s’inscrivent-elle dans des particularités historiques, sociales, culturelles du rapport au rire ? Et de quel rire ?

Dès les XVIIe-XVIIIe siècles, s’élaborent des oppositions (rire/fanatisme), ou des distinctions entre le rire de joie et de bonheur face au rire sceptique et railleur. Le rire est aussi un antidote contre l’angoisse (Marie Anaut). Même au travail, le rire peut être spontané ou instrumentalisé. Les ouvriers du XIXe siècle usaient du rire comme un moyen de rétablir un quant à soi dans une production de plus en plus déshumanisée. De nos jours, le rire critique, dérangeant et libérateur, est mis en avant mais il ne s’agit pas uniquement de rire des religions : le rire peut être inclus dans l’horizon croyant, aussi bien dans les monothéismes que les polythéismes, trop peu abordés. Il parcourt foi et ferveurs entre joies et autodérisions.

Si on a ri à Jérusalem, Athènes ou Sparte, l’homme grec doit faire preuve de mesure dans le rire. Quant aux grands débats théologiques du XIIe siècle, ils penchent en faveur de la méfiance envers le rire d’autant qu’il semble impossible de savoir si Jésus a ri lors de sa vie terrestre. Le Moyen Age est pourtant rieur et Saint Louis, certainement sur les conseils de son entourage dominicain et franciscain, ne s’interdit de rire que le vendredi (Jacques Le Goff).

Les moments aigus de recomposition spirituelle et de changements religieux se sont largement accompagnés d‘un rire militant. En Europe, ce rire a participé des polémiques intra-religieuses sur la réforme des Ordres. Au moment de la Réforme, le rire est une arme de controverses religieuses : les croyants le mobilisent pour dévaloriser les arguments des adversaires et se moquer de leur croyance. Lors des grands affrontements de la décléricalisation révolutionnaire, puis au tournant du XIXe et XXe siècle, une certaine radicalité perçoit le rire comme une arme de libération de l’oppression religieuse. « Tuons-les par le rire », affiche le journal L’Anti-Clérical.

Autour de la Séparation, un tournant est perceptible dans les caricatures qui s’en prennent plus largement à la croyance, aux textes fondateurs comme le montre la publication de bibles satiriques illustrées usant de l’irruption d’éléments anachroniques, de représentations littérales ou d’un comique de dégradation. Aucune religion ou confession n’est épargnée. L’anarchiste Victor Méric revendique au début du XXe siècle de pouvoir rire de tout : « J’ai mangé du curé autrefois je ne vois pas ce qui peut m’empêcher de bouffer du youpin ? En vertu de quoi les juifs nous seraient-ils plus sacrés que les protestants par exemple ou les calotins ou les frères trois points ? ».

Les arguments changent, pas la charge. Adolphe Willette se spécialise dans la caricature antiprotestante pour le journal Le Courrier français stigmatisant leur puritanisme. Dans Deuxième élégie XXX, Charles Péguy note : « En ces temps-ci (…) une humanité est venue, un monde de barbares, de brutes et de mufles (…) un monde non seulement qui fait des blagues, mais qui ne fait que des blagues, et qui fait toutes les blagues, qui fait blague de tout. Et qui enfin ne demande pas encore anxieusement si c’est grave, mais qui inquiet, se demande déjà si c’est bien amusant. »

Quant à Philippe Geluck, il justifie ainsi son choix d’écrire La Bible selon le Chat : « Quand on me sort la question faussement provocante : ‘Ce que vous faites avec la Bible, vous n’oseriez pas le faire avec le Coran’ (…) le catholicisme, je baigne dedans depuis que je suis petit, c’est ma culture. Je ne connais pas assez le Coran pour faire cet exercice. » A l’exception terrible des événements parisiens et danois, jusque-là la colère des croyants se limite le plus souvent à la forme judiciaire. Dans les pays où le crime de blasphème n’existe pas, les juges tentent de concilier deux droits fondamentaux, liberté d’expression et protection des croyances.

La modernité change les enjeux du rire et des religions. Deux évolutions notables se dessinent. Les religions apparaissent comme incapable de rire. Charles Baudelaire le note dans ses essais critiques : « Les livres sacrés, à quelques nations qu’ils appartiennent, ne rient jamais. » Le développement d’un rire féroce, qui ne s’en prend plus seulement aux hommes et aux institutions mais aussi aux croyances et aux dogmes s’accompagne de la reconnaissance littéraire d’un « rire populaire (…) lié de tous temps au bas matériel et corporel », au « rire qui abaisse et qui matérialise » (Michaël Bakhtine).

Au moment, où le christianisme aspire à enraciner profondément la foi, à ce que les croyants ne soient pas seulement d’habitude ou de conformisme, un esprit de sérieux se développe qui exclut le rire du rite, le processus d’intériorisation induit contenance et maîtrise de soi. D’autant que l’idée d’un rire maléfique reste présente comme le rappelle avec succès Umberto Eco en 1980. Le bibliothécaire du Nom de la rose  massacre les lecteurs du traité disparu, second volume de La Poétique d’Aristote, consacré à la comédie car « combien d’esprits corrompus (…) tireraient de ce livre l’extrême syllogisme, selon quoi le rire est le but de l’homme ! Le rire distrait, quelques instants, le vilain de la peur. Mais la loi s’impose à travers la peur, dont le vrai nom est crainte de Dieu. » Le rire apparaît à partir des XVIe-XVIIe siècles comme un moyen d’affirmation du sujet et de la conscience réflexive.

Réduire le rire aux critiques anti-religieuses revient à oublier qu’il appartient aussi à l’horizon croyant au même titre que les larmes. Le rire n’est pas absent des textes sacrés et de leur bourgeonnement, des cérémonies et des engagements à l’exemple de la Jeunesse ouvrière chrétienne qui dès sa naissance insiste sur la joie du militant. Il existe un rire habité par les références religieuses, reprenant sans vergogne phrase et mot des textes sacrés, jusqu’au dialogue avec Dieu comme dans la tradition juive d’une certaine insolence dans l’interpellation du divin. Et si l’autodérision est très présente, les clercs ironisent aussi sur les fidèles et les fidèles ne se privent pas d’user de l’humour pour prendre de la distance avec la pression ecclésiale.

Les stéréotypes perdurent. Sur un siècle de distance, alors même que l’image publique de la Compagnie de Jésus s’améliore après 1950, les blagues anti-jésuites continuent de véhiculer les mêmes poncifs d’une légende noire qui mêle machiavélisme, despotisme, affairisme et laxisme moral. On rit moins du jésuite qu’avant mais toujours sur les mêmes thèmes. Dans le judaïsme, le rire permet de passer outre au tragique de l’existence. L’ironie et l’insolence du rabbin contraignent aussi l’auditeur à construire une relation avec Dieu. Clowns sacrés ou atsara — le « maître moqueur » du bouddhisme tibétain —, le bouffon est reconnu dans son rôle carnavalesque d’inversion jusqu’au cœur des rites religieux. Transgressions par le rire, transgressions dans le rire, il maintient une certaine stabilité toujours recomposée. La religion tente bien alors d’articuler nécessité du rire et contrôle du rire.

Car le rire n’a de sens que partagé : « Notre rire est toujours le rire d’un groupe (…) le rire cache une arrière-pensée d’entente, je dirais presque de complicité, avec d’autres rieurs, réels ou imaginaires », rappelle Bergson. Les attitudes à l’égard du rire, les pratiques du rire, les objets et les formes du rire muent selon les sociétés et les époques. En ce début du XXIe siècle, on peut s’interroger sur la place des questions religieuses dans cette double injonction contradictoire dont témoignent humoristes et caricaturistes, entre une liberté de rire de tout et un sentiment de « rétrécissement du domaine du rire ». La réflexion finale de Gérard Rabinovitch dit tout l’enjeu de ces interrogations : « Aujourd’hui, (il semble qu’) on peut rire de tout, mais pas n’importe comment ».

Frédéric Gugelot (CERHIC/Université de Reims Champagne-Ardenne ; CESOR/EHESS).

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