Mercredi 21 août 2019
Dimanche 21 septembre 2014

L’indépendance écossaise : un vœu catholique ?

Le référendum invitant les Écossais à se prononcer sur l’indépendance de leur région (ou Nation pour ses partisans) a inspiré de nombreux reportages sur les spécificités politiques, sociales, économiques et culturelles de ce pays. Ces analyses n’interrogeaient cependant que très rarement la place de la religion dans les rivalités identitaires en place. On oublie ainsi que si la religion majoritaire y est l’Église d’Écosse presbytérienne, très liée à l’identité écossaise, la deuxième en importance est l’Église catholique romaine. Cette dernière a vu croître les rangs de ses fidèles par l’apport des Irlandais au XIXe siècle, puis, au XXe siècle, l’immigration italienne et polonaise — et, plus récemment, indienne, philippine et africaine. De ce fait, la proportion de catholiques dans la société y est plus élevée qu’en Angleterre : on l’estime en effet à 17 %, contre 10 % au sud du Royaume-Uni. Quelles sont les conséquences de cette présence sur les dynamiques politiques et sociales écossaises ? Quel a été ou aurait pu être son impact sur le résultat du referendum autour de l’indépendance écossaise ?

La première conséquence est une visibilité forte de l’Église catholique. Aujourd’hui, la hiérarchie ecclésiastique écossaise, nommée dans les années 1970, est une des plus âgées d’Europe. Plus conservatrice et plus rigoriste que sa voisine anglaise, elle s’affronte régulièrement avec le gouvernement sur les questions éthiques. Ses relations avec le monde politique ont ainsi parfois été extrêmement tendues ces dernières années. En outre, contrairement à l’Église presbytérienne qui n’a pas de réelle figure phare, elle dispose de personnalités qui jouissent des attributs de l’autorité – à commencer par une hiérarchie clairement identifiable – et que la presse sollicite volontiers. Cependant, lors des débats politiques qui ont précédé le référendum, les autorités catholiques ont, à diverses occasions et comme d’autres porte-parole religieux, pris la parole pour prêcher la pacification et le dialogue non violent. S’il en est ainsi, c’est parce que parmi les croyants cohabitent des partisans et des adversaires de l’indépendance. Il s’agissait d’assurer l’unité de la communauté. Pour cette raison, pendant la campagne, les différentes Églises ont plutôt fait appel à l’œcuménisme. Toutes se sont par ailleurs entendues pour déclarer que l’une des priorités, en cas d’indépendance, serait la sauvegarde de la liberté de culte.

La deuxième conséquence de la forte présence numérique de la minorité catholique est un sentiment marqué d’appartenance confessionnelle. Dans le passé, les affrontements entre catholiques et presbytériens ou autres protestants furent parfois physiques, se cristallisant lors de bagarres entre les supporteurs des deux équipes de football de Glasgow : le Celtic (d’obédience catholique) et les Rangers (d’obédience protestante). Ces relations se sont nettement améliorées depuis que le gouvernement a lancé des initiatives dans les écoles pour tenter d’éradiquer l’intolérance et la discrimination. Cependant, le besoin d’affirmer son appartenance religieuse lorsqu’on décline son identité reste très présent chez les Écossais. Il s’agit là d’une rémanence qui a ses fondements dans l’histoire du Royaume-Uni et dans la relation difficile que les sujets catholiques y entretiennent avec l’État.

L’Écosse fut un royaume indépendant jusqu’au début du XVIIIe siècle, malgré une union dynastique avec l’Angleterre remontant au début du XVIIe siècle, plus précisément au double règne de Jacques VI/Jacques Ier Stuart. La Réforme s’y est implantée plus tardivement qu’en Angleterre, et sous des formes très différentes. Alors que le royaume du Sud a choisi la voie d’une Réforme royale, imposée « par le haut » et de nature surtout politique, le royaume du Nord a subi une influence plus progressive, mais aussi plus profonde des idées calvinistes, notamment par le biais du grand réformateur écossais, John Knox. La société dans son ensemble a été marquée par ce protestantisme assez sévère à partir du milieu du XVIe siècle, sans qu’il n’y ait encore de vraie Église d’État. Celle-ci ne s’est constituée que plus tard, sous Jacques VI Stuart et ses successeurs, et elle a opté pour des modalités d’organisation très originales. Contrairement au caractère centralisé et « épiscopalien » de la Church of England, la Church of Scotland, légalement placée sous la protection royale, s’est toujours voulue « presbytérienne ». Tandis que l’épiscopalisme, le courant prédominant dans l’Eglise d’Angleterre, privilégie le pouvoir des évêques et donc de la hiérarchie ecclésiastique, le presbytérianisme, qui est au coeur de l’Église d’Écosse, met l’accent, dans une approche diamétralement opposée (« bottom up » plutôt que « top down », dirait-on aujourd’hui…), sur le rôle des communautés de croyants et de leur clergé, de « la base » en quelque sorte.

Ces spécificités ont perduré après la réunion des couronnes et des royaumes, jusqu’à aujourd’hui. Elles pèsent d’un poids certain dans les différences culturelles entre l’Écosse et l’Angleterre, même si elles ont tendance à s’estomper en ces temps de sécularisation galopante. Un des contrastes les plus importants a trait aux statuts respectifs des minorités catholiques dans les deux régions. Alors que les catholiques anglais, certainement ceux du Sud et du Centre, se sont retrouvés rapidement dans le rôle ingrat d’une minorité combative, mais marginalisée voire persécutée — et partant de plus en plus militante —, les catholiques écossais ont continué à jouir d’une marge de manoeuvre relativement grande. Tout comme dans le Nord de l’Angleterre, beaucoup de familles nobles sont restées loyales à la foi romaine au-delà du XVIe siècle. Cette « excentricité » était tolérée à cause de leur influence politique séculaire et à cause de leur poids économique considérable. Un certain esprit pragmatique de la société écossaise a sans doute contribué à maintenir la minorité catholique dans une position sinon privilégiée, du moins confortable ou pas trop inconfortable. C’était là évidemment un équilibre fragile, comme tous les équilibres confessionnels de cette époque troublée.  

Le statut particulier des catholiques écossais s’est détérioré après l’union à l’Angleterre en 1707, dans le cadre du nouveau Royaume-Uni. Si la Church of Scotland a pu et su garder ses spécificités, ce qui ne l’a pas mise à l’abri de tensions et de divisions internes, la minorité « papiste » a été davantage qu’auparavant touchée par les mesures d’ostracisme en vigueur, notamment dans les domaines politique, culturel et éducatif. Ce n’est qu’en 1829 que le Roman Catholic Relief Act a concédé l’égalité politique complète aux citoyens britanniques de confession catholique. Jusque-là, le rapport des catholiques à l’État, incarné dans les institutions centrales du Royaume-Uni et, par extension, dans l’establishment londonien qui portait (et porte toujours) celles-ci, était marqué par beaucoup de distance et par une méfiance certaine. Des résidus de cette conscience d’être « à l’écart », de devoir se méfier pour mieux se protéger et préserver sa spécificité, sont perceptibles jusqu’à aujourd’hui chez les catholiques britanniques.

Et puis, il y a autre chose, à savoir un anticatholicisme diffus mais persistant, qui joue un rôle non négligeable dans la perpétuation et le renouvellement des éléments constitutifs de l’identité catholique. Or, après l’Acte d’Union de 1707, le climat ambiant d’anticatholicisme, encore très prégnant dans la société anglaise au XVIIIe et même au XIXe et au début du XXe siècle, a en partie contaminé l’Écosse. Les sentiments anti-irlandais, nourris par la grande pauvreté des immigrants, par leurs revendications politiques, par leurs spécificités linguistiques et culturelles, mais aussi par leur attachement à l’Église romaine, y ont certainement contribué. Quand la sociologie d’une minorité change, les représentations que s’en font les autres et les comportements qu’ils adoptent à son égard changent également. Comme en Angleterre, les catholiques d’Écosse, surtout ceux des zones urbaines fortement industrialisées (Glasgow), n’étaient plus des descendants de grands nobles, mais de pauvres migrants et des « Paddys » dont on pouvait se moquer et qu’on pouvait traiter en citoyens de seconde classe. 

En parallèle, les catholiques écossais, qu’ils soient d’origine irlandaise ou non, ont participé, probablement plus que d’autres, au maintien et au développement des sentiments anti-anglais en Écosse. Les racines de cette méfiance à l’égard des Anglais remontent loin. Au moyen âge évidemment, à l’époque des combats héroïques pour l’indépendance écossaise. Un moyen âge que les catholiques aiment à célébrer comme l’âge d’or de l’unité religieuse perdue… Au XVIe siècle aussi, car après tout, ce sont les Anglais qui ont exécuté la plus célèbre des Écossaises, Marie Stuart, Queen of Scots et surtout reine par excellence des catholiques. Une offense que les Écossais, et en premier lieu les Écossais catholiques, ne leur ont jamais pardonnée… Et enfin au XVIIIe siècle, à l’époque de l’union politique, ressentie par beaucoup comme défavorable à l’Écosse, et des fameuses Highlands Clearances. La perte de l’autonomie politique s’est en effet doublée d’une mise sous tutelle économique de l’Écosse : beaucoup de terres travaillées par les gens des Highlands, parmi lesquels beaucoup de catholiques, furent saisies et affectées à l’élevage massif de moutons pour le marché britannique de la laine, au profit de quelques grands seigneurs souvent anglais ou d’origine anglaise. Des familles entières de Highlanders ont ainsi dû quitter leurs terres pour s’établir dans les faubourgs des grandes villes industrielles de l’Écosse du Sud ou de l’Angleterre du Nord, voire pour tenter l’aventure toujours risquée du départ vers le Nouveau Monde.

Tous ces griefs pèsent lourd dans les relations entre Écossais et Anglais, même si la plupart d’entre eux n’agissent plus que de manière inconsciente et souterraine. Le fait qu’ils soient particulièrement forts chez les catholiques écossais n’est pas un hasard et influence probablement les choix politiques de ces derniers, ne serait-ce que de manière indirecte. Ce n’est sans doute pas un hasard si, en Écosse, lors du référendum de 1979, les catholiques ont majoritairement voté « oui » à l’indépendance. Et le fait que la cause indépendantiste ait récolté beaucoup de voix à Glasgow, ville plus catholique que d’autres (et certainement beaucoup plus qu’Édimbourg, où le non a été très majoritaire…) n’est peut-être pas un hasard. Cependant, il faut se garder de toute généralisation. La présence forte de la religion catholique est un des traits spécifiques que les chantres de l’autonomie écossaise aiment à souligner. Ce caractère s’ajoute à d’autres particularités : un système juridique et un enseignement propres, une culture politique spécifique, qui se veut plus démocratique et plus égalitariste que l’Anglaise et dont tout Écossais, nationaliste ou non, est fier.

Le rôle de la religion dans ce genre de processus identitaires est toujours difficile et délicat à établir. Ainsi, l’adhésion de la minorité irlando-catholique à la cause indépendantiste est fort récente et on peut se demander si le facteur confessionnel y prend vraiment une part (Herald Scotland, 17 mars 2014). Auparavant, les immigrants et descendants d’immigrants se méfiaient du nationalisme écossais et de son appel à l’identité « ancestrale », parce qu’ils ne s’y reconnaissaient pas vraiment, et aussi parce qu’ils redoutaient un scénario « à l’irlandaise ». Depuis les années 1990, les Irlando-Ecossais sont mieux intégrés, notamment parce que la discrimination à l’emploi et dans d’autres domaines a diminué. Par ailleurs, ils sont de moins en moins attachés au catholicisme, dans une société de plus en plus sécularisée. En quelque sorte, ils sont devenus pleinement Écossais et c’est ce revirement identitaire qui explique leur soutien sinon massif, du moins significatif au combat pour l’indépendance de l’Écosse. En d’autres termes, leur vote n’est pas un « vote catholique » ou ne peut pas être réduit à sa seule dimension catholique.

Monique Weis et Cécile Vanderpelen-Diagre (ULB).

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